Madame, Monsieur,
Je souhaitais vous faire part de mes sentiments et ma critique du spectacle Love Zoo que jai vu en février.
Cest la première fois que jose une telle chose, mais jétais touchée par lexpérience. La soirée a fait résonner en moi certains souvenirs de mon travail humanitaire en pays de guerre.
Bonne lecture. Tout commentaire et retour sera le bienvenu.
Amanda Loch
La pièce de danse « interactive » LOVE ZOO ma beaucoup fait réfléchir. Seize danseurs avec une chorographie déterminée ont invité des volontaires/spectateurs dans la salle, à participer
à la danse. Apparemment aucun fil conducteur nà été verbalisé (i.e. travail sur la peur, sur une situation) mais une évidence est apparue assez vite à mes yeux : nous explorions la limite
entre une participation volontaire et une participation manipulée. Les limites sont à franchir certes, mais dans quel cadre ? Ou plutôt pour quel but, quelle finalité ?
Nous étions les « spectateurs » dune pièce expérimentale de danse, de danse interactive. Nous regardions, au fur et au mesure de la soirée, les diverses scènes se dérouler. Les danseurs
connaissent le déroulement. Les volontaires assistent, en attente dêtre choisis par un danseur ou une danseuse qui ne le connaissent pas. Le nombre de volontaires nest pas limité, chacun pouvant
se porter volontaire à tout moment. Les premières scènes de « mise en confiance » et «de prise de contact dans lespace intime » se passent avec certaines personnes, pas avec toutes.
Ensuite, les scènes suivantes (1h30 de programmation) deviennent de plus en plus marquées dans leur brutalité, dans la suggestivité, pour finir avec ce qui est plus que de la simple
suggestion : des gestes suggestifs de viol, dacte sexuel.
Oui, on peut tous être des moutons. Le fait que je me sois sentie prise en otage, mise dans le rôle de voyeur, nest pas à refouler : je suis venue voir un spectacle participatif,
effectivement jen vois un. Un spectacle qui me montre comment choisir une personne naïve, volontaire, qui, par cette première sollicitation et acceptation, peut devenir ensuite un objet
complètement manipulé. La personne est sans volonté propre si elle na ni la place ni le temps de sexprimer librement. Je nai pas vu (à ma connaissance) de volontaires qui aient dit
« stop » à un moment donné, qui aient quitté la scène.
Le scénario était connu des seize danseurs, les spectateurs participants entraient dans cette danse, et nous, les autres spectateurs dans la salle (et/ou dans la vie) avions le choix dêtre
spectateurs participatifs ou voyeurs.
Jai ressenti la même horreur et jai eu la même compréhension du phénomène lorsque jai visité les camps de concentration en Pologne : il est facile de manipuler les gens. Par un engagement
minimal et « juste » : aimer son épouse/époux, ses enfants, la vie, les bourreaux étaient amenés à protéger leur patrie, ensuite à exterminer toute personne différente
Nous sommes crédules, naïfs, nous avons un penchant naturel pour le bonheur, la vie, lenthousiasme et la joie. On y va ! On se lance les yeux fermés, à notre perte ! (Et, dans ce
spectacle, les volontaires, par un acte inconscient collectif, ont été pour la plupart du temps yeux clos) et voilà
Les participants sont emmenés via un engagement minimal ; via la route de
petit-à-petit-les-choses-sont-poussées-de-plus-en-plus-loin ; un engagement sans connaître les termes du contrat (la chorégraphie), à faire des actes qui violent la dignité et le respect de
lêtre. Petit à petit les actes se déroulent, doucement les limites sont franchies, et elles deviennent la norme. En y participant on devient complice (soit voyeur soit participant), complice de
viols collectifs, dactes intimes avec des positions corporelles humiliantes, très chargées en connotations. Les volontaires sont devenus des acteurs involontaires de scènes de violence corporelle,
de non-respect de lêtre. Les limites sont franchies, par labolition forcée de la « distance », de lélément « temps », également grâce à la pression sociale et au conformisme
dun tel lieu, dune telle présentation. Voilà comment lespèce humaine a pu vivre lexpérience de lextermination des peuples, voilà comment la guerre a démarré en Yougoslavie, en Rwanda, au
Congo
Ce spectacle ma apporté beaucoup, dans le sens où jai été « testée » comme voyeuse. Jaurais pu quitter de la salle, mais la violence a monté tellement subtilement que cest arrivé
avant que jaie pu prendre une décision. Jai été prisonnière des contraintes que jai fabriquées dans ma tête : arrivées à deux en voiture, et de loin, nous nallions pas repartir sans voir
de quoi il retournait, et cest quand même un spectacle qui interpelle
Bien sûr la curiosité joue aussi. Jai pu restreindre mon propre élan débordant pour une fois, je crois que notre arrivée
avec 20 minutes de retard ma sauvée. Sinon, jaurais été presque sûrement une participante aveugle aussi.
Avec du recul, le CLOU du spectacle pour moi aurait été quil y ait deux danseurs professionnels de la troupe qui se révoltent violemment aux moments forts, un en position de manipulateur, un dans
le rôle du manipulé. Cela aurait pu être prévu dans la chorégraphie, ou spontané et improvisé. Vive le libre arbitre ! Que deux autres danseurs, dans le public passif, quittent la salle pour
montrer les options en tant que spectateur. Et si de « vrais » spectateurs/participants volontaires quittaient la scène, la salle ? Eh bien !, quils soient accueillis à la
sortie par les gens de la compagnie, invités dans une autre pièce, que la situation soit expliquée, et quà la fin de la représentation, ils rejoignent la salle afin quune vraie discussion ait
lieu. Leurs réactions feraient partie de la polémique pour après.
Voilà le « but » dun
spectacle artistique pour moi. Ne pas polariser tout sur la violence, mais montrer que le libre arbitre existe, quil faut continuellement mettre en
questionnement nos engagements et poser et/ou redéfinir nos limites. Oui, montrer lescalade de violence, mais pour faire réfléchir, et pourquoi pas, proposer un espace déchange / de
dialogue après. Dautant plus que lévénement était annoncé comme « participatif ».
Jaurais apprécié une discussion après le spectacle pour dire ce que cela a remué en moi . Ce spectacle ma déçue car il ma frustrée : il représente, comme la télévision le fait, le
comportement moutonnier, mais il ne permet pas que dautres options soient possibles. Comment redéfinir la société ? Peut-être avec des représentations et des discussions
entre citoyennes
et citoyens.
Amanda Loch
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