Les plis, voilà un concept autour duquel on peut passer sa vie, voir
Gilles Deleuze, et avant lui les philosophes baroques. (Deleuze et
Leibniz : dans les plis de la pensée baroque)
Et bien, c'est ce thème qui nous est venu, comme par enchantement.
Il nous faut d'aurénavant enregistrer non seulement la danse forum,
mais les temps de parole pendant les présentations, l'échauffement et
le bilan, au moins en sonore. Cela me paraît de plus en plus
indispensable, si nous voulons comprendre comment s'enchaînent les
idées, et avoir un regard critique sur ce qui se passe en danse forum.
C'est d'ailleurs avec ce regard critique que nous avons commencé,
l'une d'entre nous disant combien le mot problématisation lui posait
problème. Je ne vais pas reprendre l'argumentaire qui s'est
développé ce jour-là, la transcription vous donnera tous les détails
(pour ceux qui ne l'ont pas et la voudraient, faire signe. Il me
faudra demander auparavant aux forumdanseurs présents s'ils en sont
d'accord).
Développer l'esprit critique, apprendre à ne plus en avoir peur,
c'est remettre l'esprit en vivacité. L'esprit critique ne critique
pas pour mettre en défaut, pour condamner. Sinon, il s'agirait
seulement de porter un jugement, ce qui n'est pas de mise en danse
forum, ni dans toute assemblée agora qui « réfléchit » ensemble.
Réfléchir, réflexion, miroirs multiples.
L'esprit devient critique pour faire valoir d'autres points de vue,
pour enrichir la réflexion, pour offrir de la résistance à ce qui est
bien rodé et devenu facile. Rien n'est plus précieux, même si c'est
souvent dérangeant aux entournures.
La problématisation a besoin de l'esprit critique comme l'éponge de
l'eau. Sans lui (elle), elle (il) reste sèche.
Et l'éponge est pleine de plis, alvéoles, nous sommes en plein dans
le thème, qui a absorbé tous nos foisonnements pour se gonfler de vie.
La problématisation du thème des plis et agora a commencé avec
l'espace réduit de la scène, que chacun s'est senti d'occuper à sa
façon. C'était une première touche, nous avons continué plus avant
sans développer.
Le haïku de l'escargot est venu renforcer cette idée de continuité
qu’il faut garder patiente.
L'installation de la corde élastique avec ses deux bouts reposant sur
des objets ronds suggérait peut-être le début et la fin de toute
chose, de toute durée. Problématisation en douceur, par suggestions,
ce qui est au cœur de l'art.
Les plis ont commencé à voir le jour dans les corps, pli, dépli, tas
de plis, tiraillement vers les coins, protection, ouverture,
exposition.
Ils ont changé de formes, de droits les plis sont devenus courbes, et
nous aurions pu entrer dans l'univers de Escher, avec ses dessins
sans début ni fin, une dimension prenant le relai de l'autre, avons
loupé le coche. Toujours avoir une loupe sur soi.
Le pli nous fait aller vers l'autre d'une façon particulière : en se
dépliant, le pli, et soi, gardent leur intériorité.
La question s'est posée si ce sont les installations, poèmes, dessins
qui influent sur la danse ou l'inverse. Même effet que de se
demander si de l'œuf ou de la poule...
Le fil du pli, lui était bien réel, mais toujours à plus de
demensions que l'esprit ne peut en concevoir facilement (voir Escher,
de nouveau, ou Minh).
Tout en nous plongeant dans nos plis, nous gardions un œil sur la
forme du forum, et par touches : cette bande large de moins d'un
mètre, qui entoure la scène comme la membrane entoure la cellule, se
met à prendre vie avec les objets fabriqués dessus. Pouvons-nous les
faire interagir entre eux ? Toute interaction va les modifier,
modifier leurs plis, les signes qu'ils émettent, leur sens.
Il fallait bien essayer d'en sortir, des plis, pour mieux les cerner.
C'est ce qu'a fait le dessin des points de couleur lancés, plutôt que
dessinés, avec détermination contre une feuille blanche. Eclatement
de la forme et des plis, ou myriade de plis qui se camouflent
derrière une apparente incohérence ?
« Les gens se sont mis debout, à la suite des points » a dit une
spectadanseuse. Le point, c'est la façon de le tracer qui importe,
plus que le dessin qu'on en fait, a-t-il été souligné.
Commentaire du moment : la problématisation s'appuie sur des choses
intuitives, pas de cristallisation, ça vient comme ça.
Il y a eu alors ce dialogue de sourd où le joker répondait à côté de
la plaque, en fait juste à côté. Il a été dit : est-il nécessaire
d'articuler en mots la problématisation intuitive au risque d'y
perdre de sa substance ? J'ai répondu que le trait isolé n'enlève
rien à la complexité de la problématisation. Comme toujours, je
saute les étapes. Le trait, c'est pour moi comme le mot, ce qui
laisse trace, il révèle la substance, plus qu'il ne la réduit.
De nouveau, attention portée à la forme du forum : le silence qui
signale un télescopage de pensées, puis l'immobilité, un télescopage
des corps. Le joker a alors recommandé de rester toujours en éveil
par ces mots obscurs : « rester dans le truc ». Rester en « suspension »
a été proposé, qui m'a semblé être « to the point ». Le point des
mathématiciens, ce truc qui les rend dingues.
Coquillages marins, écharpe à proximité du galet au bout du fil, et
ces petits morceaux de papiers qui volaient dans l'air avant de se
poser au sol, bien forcés, les plis n'allaient pas nous enfermer dans
leurs replis si facilement.
Eh bien si. J'ai été littéralement absorbée, et peut-être d'autres
avec moi, par ce pli qui s'annonçait par des cercles concentriques
formant un rond humide de gouache beige au milieu d'une feuille
blanche. Ce cœur a été aspiré dans la feuille d'une main qui s'est
pliée pour devenir une fleur, au cœur humide que nous ne voyons plus.
Ne pas dire la délicatesse.
Mais si, il a fallu la dire après la danse suivante. La délicatesse
de dire ce qui a géné un mouvement involontaire du corps : une
volonté ? une intention ? Non. Un placement du corps, vécu comme une
sculpture par la sculptrice, comme une manipulation (au sens premier)
par la sculptée.
Le décalage entre l'envoi et le reçu, entre le dire et l'entendu,
entre soi et l'autre, est au cœur du pli dans l'agora.
Les grands mots ont été prononcés : liberté intérieure, vol,
empiètement. Une fois que c'est fait, que faire à partir de ça,
comment en faire de la connaissance ? Les multiples facettes d'une
action, ses répercussions, comme autant de plis, sont des richesses
de l'agir.
Le pli ultime étant la carpette, sous laquelle on peut toujours
glisser les problèmes insolubles à un moment donné, en attendant d'y
voir plus clair.
Mais quand c'est fait, qu'on ne peut revenir en arrière, il a été dit
qu'on gagne (parfois) à plonger dans ces plis obscurs, et on découvre
le paradis, puisque les plis sont des portes, des ouvertures au
regard. Mais restons vigilants, parfois, c'est vraiment la merde,
a-t-il été dit, et on n'en sort pas. Si ! Avec la déviation, la
tangeante... miroir qui renvoie éventuellement chacun à ses actes.
Involontaire, pas calculé, le spontané demande une initiative, sans
garantie du dévenir. Cela a été notre définition du spontané, si je
concise le propos.
L'une d'entre nous s'est quand-même trouvée doucement éjectée de la
scène, de façon inaperçue, car sous l'angle mort, celui où on ne voit
rien venir. Ne serait-ce pas le pli de tous les dangers ? Même si
l'intéressée en a fait une « bonne sortie ».
D'autres sont restés pendant tout le forum dans « l'antichambre »
(l'appellerons-nous ainsi, le lieu de problématisation autour de la
membrane qui entoure la scène ?), sans se faire remarquer, toujours
dans l'angle mort du joker. Il va falloir au joker des rétroviseurs
adaptés : investissement en vue, comme par exemple un théâtre forum
pour jokers et forumdanseurs, j'en dirai plus plus tard.
Puis il y a eu cette lumineuse affaire de pied en contact avec la
tête à la manière d'un berceau, il faut suivre mais ça se tient. Je
ne vais quand-même pas faire tout le travail.
Et enfin, une dernière pour la route, celle où les objets posés sur
la frontière des espaces (l'appellerons-nous « la membrane scénique » ?),
ont été joyeusement véhiculés sur scène, détournés de leur sens
premier pour déplier leurs sens cachés, dans un déchaînement de plis
et de corps, autant dire de l'esprit, sans fin.
Andréine
Te escribo desde Buenos Aires, Argentina, donde también experimento con la improvisación y la creación. Me interesó mucho tu trabajo sobre los pliegues, y sobre el espíritu de exploración presente en todo lo que hacen con la danse forum.
Es estimulante para pensar y escuchar las sensaciones que nos mueven al danzar.
Gracias y ojalá podamos algún día compartir un espacio de danza aquí o en Francia.
Vivi Tobi
Oui, nous devrions créer un espace de danse coopératif pour explorer ensemble ce monde des sensations. Viendras-tu en France cet été? Si c'est le cas, nous aimerions t'inviter à partager avec nous ton expérience.
As-tu un site où nous pourrions connaître de près ton travail?
Amitié,
Andréine