Ateliers ponctuels dans d'autres lieux

Danse forum du 4 novembre 2009, en clôture du festival du PBTM, à Cadenet

La danse forum a eu lieu en finale du festival du PBTM, le mercredi après-midi 4 novembre 2009, à Cadenet. Les trois matinées précédentes nous ont permis de nous préparer, Johanna et moi, et une douzaine de participants nouveaux à la DF. Voici le récit de cet événement, d'après mes notes, et à la vision de la vidéo qui a été prise ce jour-là. Ce récit est pour moi l'occasion de faire le point sur les avancées, concepts et questionnements de la DF.


TROIS MATINEES

Ces matinées, sous forme d'ateliers menés par Johanna et moi, se sont articulées autour de trois concepts : la présentation, la situation et la relation. Ces concepts ont été abordés par des « mises en situation » plutôt que par des « exercices ».

Je vois la différence dans la dynamique que ces approches mettent en place.

Les exercices ont une dynamique centripète : je pars d’un exercice fruit d'une expérience partagée de plusieurs personnes parfois sur des générations, exercice que je répète pour m’améliorer et apprendre de lui, réfléchir à partir de lui. Le résultat change de qualité (qui normalement s'améliore) en essayant de ne pas changer de forme, ou alors en toute connaissance de cause. On est dans l'apprentissage guidé, de l'intérieur ou de l'extérieur.

Les mises en situation ont une dynamique centrifuge : je pars d’une situation (par exemple se présenter) et je crée des savoir-faire et connaissances réflexifs en la développant. Le résultat change de forme et de qualité d’une fois sur l’autre. Il est partagé avec les autres participants. On est dans l'auto-apprentissage coopératif.

Les jeux (de dynamique de groupe, de synchronisation, d'imagination, de mémoire etc.) et l'adoption des contraintes (ne danser qu'avec les yeux, ou le buste pour exemple) se situeraient entre l'exercice et la mise en situation. Le curseur semble pourvoir se déplacer plus versl'exercice, ou plus vers la mise en situation, selon ce que l'on recherche.

1- Présentation : se présenter et présenter l'autre

Mises en situation autour de « la présentation »

- tous en cercle, se présenter, un par un, de la façon que l’on souhaite : geste ou poème
- à tous, simultanément : partir de là où l’on est, de comme on est, et laisser venir le mouvement
- deux par deux, l’un se présente à l’autre, retour verbal de l’autre
- puis l’autre se présente à l’un, retour verbal de l’un
- se présenter à tous simultanément, musique des corps.

Quelques traits se sont dégagés lors des retours.

Nous avons été amenés à :

- voir ce que je choisis de donner à voir... de moi, de ma vie, qui n'est pas « la » réalité, mais ma réalité
- sentir le croisement des regards en miroir, les influences mutuelles et constantes
- déconstruire l'habitude du regard, le déformater, en multipliant les points de vue, et accéder ou donner accès à ce qui nous concerne vraiment.

L'espace de la présentation nous a semblé un espace déstabilisant au début, mais à la fois protégé et intimiste, où le danseur se trouve et donne à trouver...

2- Situation : situer ce que l'on danse et ce que l'on voit danser

« Il y a deux manières de dépasser la figuration (c'est à dire à la fois l'illustratif et le narratif) : ou bien vers la forme abstraite, ou bien vers la Figure. Cette voie de la Figure, Cézanne lui donne un nom simple : la sensation. » (Gilles Deleuze : Francis Bacon, logique de la sensation, p. 39)

- Situer le geste, le verbe, la danse, le trait, pour ne plus juger :

Discerner et expérimenter dans la danse ses composantes et dominantes illustratives ou narratives, figuratives ou abstraites, de façon à pouvoir toutes les accueillir, et les utiliser avec pertinence.
Voir venir la sensation comme troisième voie, où la structure n'est pas projetée en amont du geste, mais se découvre de l'intérieur du geste, dans son immédiateté. Laisser la sensation nous mouvoir, puis nous émouvoir selon la Figure.

- Se situer dans l'espace-temps-poids

Nous avons expérimenté le temps mondain/quotidien, extra-mondain/extra-quotidien, ... avec des « poches » ou des « plis » de l'un dans l'autre, à volonté.

Danser avec l'espace : ses zones, ses directions, ses lignes de force.

Danser avec le poids, à travers le type d'énergie donnée au mouvement.

3- Relation

La relation au partenaire est complexe, foisonnante d'imprévus, spontanée ou calculée, inconsciente ou conscientisée...
Elle induit fusion, distance, abandon, négociation, dépendance, résistance, autonomie...
que le partenaire soit temps, espace, poids
soi
l'autre
la musique
le thème ?
le public

Les problèmes commencent avec la relation...
problèmes qui amènent des questionnements...
questionnements qui amènent la problématisation...

ET UNE DANSE FORUM PUBLIQUE

Tout était en place, nous avons sauté dans la danse forum comme dans un bain chaud et bouillonnant
- avec pour thème, choisi le matin-même pendant l'atelier d'Elsa, de façon réflexive :
« (le sentiment d')impuissance »
- et pour sous-thème - qui sous-tend le thème - choisi à la fin de l'échauffement, de façon sensitive :
« la transformation »

L'échauffement

La particularité de l'échauffement en danse forum est qu'il redonne voix à l'involontaire et au spontané. En suspendant la volonté, nous découvrons que le geste n'est pas aléatoire ni cahotique, il est au contraire construit et rigoureux, il est structurant. Nous avons fait, avec la partie du public qui le souhaitait, « l'éveil des sensations », puis « l'éveil des muscles », en un temps record de 30 minutes... Bien sûr le volontaire était présent par moments, surtout sous le regard d'une partie du public, mais il a souvent laissé la place à quelque chose "qui venait plus des tripes", a dit l'un de nous.

La structure profonde qu'on découvre donne de l'espace à l'imaginaire, avec ses polarités :
sensation - imagination, senti - ressenti, perception - interprétation.

Revenir toujours vers la sensation, le senti, la perception première, comme après un long voyage, lorsqu'on revient à ses racines.

Le forum

De l'impuissance, nous en avons vu et donné à voir !
A tous les niveaux : dynamique, gestuel, artistique, relationnel.
Isolement, désir individuel de rencontre...
Le constat premier était à la fois sévère et jouissif : pour une fois que l'on ne se voilait pas la face !
L'imperfection humaine une fois révélée, la transformation a opéré son travail infinitésimal, de longue haleine, transmutation à résurgences impromptues, le regard qui se décille, la beauté de ce qui est...

Questions multiples, à partir de vécus singuliers articulés lors des retours verbaux :

Qu'est-ce qui donne ce sentiment d' impuissance ? La solitude ? La consigne d'être ensemble ?

Dans un même espace, la relation entre les personnes présentes n'est-elle pas déjà en place, d'une façon ou d'une autre ?

La relation peut-elle se concevoir comme sentiment de rencontrer d'autres énergies ?

La sensation de "justesse" est-elle l'antidote du sentiment d'impuissance ?

Etre seul avec les autres à côté de soi... prendre appui sur l'autre permet-il de se transformer ?

Ne plus reconnaître les autres en sortant de scène tant ils ont évolué gestuellement : est-ce que cela tient à une liberté plus grande, à l'acceptation de se transformer, à une transfiguaration, à des désirs d'approche, une expérience esthétique ?

Aller au collectif : est-ce que cela libère ? Les allures sont différentes, les rythmes, les sensibilités: faut-il passer par l'individuel auparavant ?

Avant même le sentiment d'impuissance, il y a parfois la sensation de vide : le sentiment d'impuissance est-il déjà une densification, avec les relations qui commencent à se tricoter ?

Sentiment que ça « grouillait » partout : comment percevoir l'espace, pour jouer avec les lignes de force, les distances ?

Supporter des rencontres, porter des personnes, n'est-ce pas une façon de sortir de ce sentiment d'impuissance ?

Etre prisonnier de la musique, cet environnement qui bouge : comment être avec soi-même malgré la musique ? Faire la musique/des sons tout en dansant ?

Au cœur de la puissance, l'impuissance ne prend-elle pas sa source ?

Comment s'apercevoir, prendre conscience, être plus à l'écoute de l'autre, au regard de l'autre ?


Le bilan

Après avoir visionné des passages choisis de la vidéo qui venait d'être faite, nous avons essayé de dégager les problématiques que généraient les danses et les retours parlés, avec leur lot de questions.

La problématique questionne la question, en ouvrant d'autres questions. Elle va du particulier au général, pour faire cheminer à la fois l'individu et le groupe.

- Problématique de la relation

Avant d'être avec les autres, faut-il commencer par être avec soi-même ? C'est une problématique de micropolitique des groupes. Retours et perceptions s'appliquent à la vie du groupe : pas de slogans dans ce cas de figure, mais des perceptions qui enrichissent la vie. Il s'agit plus de poilitique de la vie, du quotidien.

Derrière la qualité d'une relation, quels sont les choix : affinité ? hasard ?

Chercher le lien, c'est la problématique de la rencontre, de la séparation, du volontaire. Il y a cette idée de la transformation face aux autres, en quoi l'autre me fait me transformer ? Serait-ce de sa volonté, de la mienne ?

La danse comme corps en mouvement, sans passer par le filtre du psychisme :
les rencontres fortuites semblent plus justes que si elles sont volontaristes. Comment ne pas séparer corps et esprit, comment ne pas se couper la tête ?

L'intention comme élan, flux, écoute de ce qui vient. Sans intention, y a-t-il immobilité ?

Le mental est là même quand on ne bouge pas. Y a-t-il un va et vient entre la tête et ce qui vient spontanément ?

Besoin de préciser les mots et de discerner ce que veulent dire : volontaire, involontaire, spontané, intention, initiative, décision.

- Problématique du thème

Le thème rassemble les participants, qui le choisissent en fonction de leur vie, intérêts, questionnements. Sans thème, on ne peut pas forumiser, sans forum, pas de danse forum. Impuissance envers le thème ?

Sans le thème et le sous-thème : la danse n'aurait-elle pas été la même ? Comment savoir ?
Est-ce que le thème est influent sur la danse ?
Est-ce qu'en voyant une danse, je ne peux pas voir n'importe quel thème ?
Est-ce qu'avec un autre thème, on aurait fait d'autres mouvements ?

Peut-être la problématique se pose ainsi : le fait d'avoir dansé sur ce thème, qu'est-ce que cela change dans notre perception de l'impuissance et de la transformation ?

Pas de réponse immédiate
mais
accepter son impuisance, sa fragilité, cela devenait drôle et très beau
transformation dans la beauté, dans ce que ça a développé, ça commençait à prendre un sens, on ne sentait pas l'impuissance.

Une remarque : ce n'est pas important de savoir si on a dansé le thème. Après, le thème « pousse », nous mobilise dans la vie quotidienne. Le thème affine l'observation de ce que je fais. Petit à petit, par petits morceaux, on ouvre des choses...

Improvisation et thème, est-ce que les deux vont ensemble ? L'improvisation sans thème, n'est-ce pas mieux ? Est-ce que l'intérêt de la danse, avec thème ou sans thème, dépend du type d'improvisation ?

Le thème comme un fil rouge ? comme un partenaire ?
Peut-on sentir le thème comme source de mouvement, qui jaillit en permance, qui nourrit ?

Comment danser « l'impuissance », sans être dans le représentatif, ni dans l'illustration ? Essayer que le thème soit la source ?

Comment trouver le moment juste pour arrêter la danse, la musique, les questions, la DF, cet écrit ? Faut-il attendre que l'intérêt retombe ? Faut-il prévenir cette baisse d'intérêt au risque de frustrer les participants ? Il y a sûrement un point stratégique, imprévisible et pourtant adéquat, un point juste avant mais pas trop avant, ni après, un point sensible comme duvet se mirant au soleil, étonné de son bruit...

Andréine Bel
Nous étions 14 pour cette danse forum, dans une très belle et grande salle d'un lieu collectif en chantier. Belle, grande...et froide, en cette matinée de juillet, où les charpentières mourraient de chaud les jours précédents ! Ce froid a été une contrainte nommée de suite par plusieurs d'entre nous, à laquelle nous avons donné diverses réponses, plus ou moins efficaces : emmitouflement sous moultes couvertures, mouvements vifs, contraction et décontraction des muscles, proposition de se focaliser avant tout sur les sensations et leur mouvement …

2 personnes sont parties en cour d'atelier ; au bilan, il a été dit que nous aurions dû préciser de façon beaucoup plus explicité la possibilité d'être là au sein d'une danse forum sans danser, sans parler, juste regarder et écouter. 2 autres personnes ont témoignés qu'elles avaient eu elles aussi l'envie de partir à un moment...

La première partie fut difficile pour certaines personnes du fait d'un manque ressenti d'un exercice préalable qui ferait se sentir chacun de nous en confiance avec les autres. Au début  d'un atelier nous nous retrouvons en groupe, puis nous nous rendons attentifs à nos sensations individuelles, puis nous revenons en collectif : si la première étape n'est pas signifiée, il manque quelque chose. La plupart du temps, ce moment collectif du début se fait "tout naturellement", du fait même d'être là, de se dire bonjour, de se mettre en cercle et de prendre le temps de se présenter. Ces moments qui encadrent une danse forum (préparation, accueil, présentations, goûter...) sont aussi importants que la danse forum elle-même, ils en conditionnent l'ambiance. Peut-être faudrait-il parfois les formaliser un peu plus, dans un esprit qui convienne à la danse forum.

Mais tout de même, cahin caha, nous cheminions, sur le fil de nos sensations ; et peu à peu, le thème s'est dessiné.Ce fut cette fois : les limites.

Plusieurs pistes se sont esquissées à partir de là, sans que nous nous arrêtions explicitement sur une seule : celle du dépassement des limites ; celle des limites du corps, les sentir, sentir qu'elles s'étendent ; celle des limites qui tracent un territoire...D'autres encore…

Trois danses se sont succédés, qui chacune a trouvé sa fin spontanément. La première à vu un grand nombre des participants rentrer en piste ; la deuxième, plus retenue, a vu l'espace se structurer  ; quant à la troisième, elle a allégrement franchi une limite évidente, celle de l'espace scénique...en hauteur ! Une magnifique charpente relativement accessible était en effet juste au-dessus de nous. Cela était du jamais vu en danse forum ..!

Comme nous n'avions pas de vidéo cette fois, le bilan a uniquement consisté en paroles échangées, et ce fut très riche : des critiques - pour une part rapportés dans ce compte-rendu - mais aussi l'expression de l'intérêt à cette forme, pour sa façon inédite de mettre en commun un thème qui nous concerne.

Certain-es auraient bien continué à explorer ce thème via d'autres médium, ou fait une danse forum beaucoup plus longue, sur plusieurs jours même, afin de bien s'immerger dans le travail de la première partie, pour ensuite travailler le thème en profondeur.

Nadine Gardères et Johanna Bouchardeau

Nous étions 8 au début de cette danse forum ; deux personnes s'en sont allé au cour de la première partie, car elles n'accrochaient pas. Comme nous proposions cette danse forum dans un lieu de vie pendant un chantier collectif, les participants étaient sur place ; cette configuration facilite la venue de gens qui autrement ne se seraient jamais déplacées pour une danse forum, et incite aussi à une certaine liberté dans la présence à l'atelier, celle de venir voir et de repartir.

Nous avons bien pris le temps cette fois de choisir un thème qui fasse sens pour tout le monde. Ce temps là n'est pas perdu : l'expérience nous montre que si nous ne le faisons pas, le thème n'est pas investi par tout un chacun par la suite. Bien sûr, parfois le thème jaillit très vite comme une évidence ; mais ce n'est pas toujours le cas.

Ce fut donc : l'interface.

Interface entre le mouvement que l'on suit et le mouvement que l'on précède ; entre le dedans et le dehors ; entre le plein et le vide ; entre la sensation de plénitude et l'envie de bouger ; entre le sentiment de « ne pas y être » et l'envie d'y être...

Nous nous sommes baladés à travers ce thème, comme chaussant des lunettes, un point de vue particulier, pour regarder nos danses, que nous soyons d'un coté ou de l'autre de l'espace scénique. Le thème aussi se baladait, dans nos corps en mouvements et en espace.  Pas de problématique posée, ni de problématisation du thème...à moins que cette balade elle-même en soit une ?

Nous étions dehors, dans une belle prairie, sous un ciel bleu et des nuages blancs en mouvement très lent, l'espace scénique construit aux abords d'un fourré boisée. Le thème de l'interface nous a amené naturellement à être en relation avec cet environnement...jusqu'à la proposition d'aller danser dans la rivière, à une centaine de mètres de là..! La surface de l'eau, interface entre deux lieux, deux éléments possibles pour nos corps dansants ; et plus encore, une superposition des deux, en miroir, justement à travers cette interface. Une grande émotion quand le "dehors" et le "dedans" se confondent, un spectacle en soi ! 

Pendant toute la deuxième partie, la caméra a changé de mains à chaque danse, et ce fut parfois la découverte de ce plaisir à filmer la danse, action qui est en soi une autre danse.

Nous n'avons pas pu voir le film en suivant, par manque de temps. Nous l'avons vu cependant le lendemain, quelques uns d'entre nous ; puisque nous étions sur place, c'était possible. Mais on peut constater encore une fois que 4 heures ne sont pas suffisantes pour dérouler une danse forum dans son ensemble, vidéo comprise. Peut-être l'usage de la vidéo ne doit-elle pas être systématique.

De plus, cela pose souvent problème aux nouvelles personnes, qui ne peuvent en voir l'intérêt a priori, alors qu'au bout de quelques danse forum, on se familiarise avec le regard porté sur soi et sur les autres. Nous-même n'avons pas intégré la vidéo de suite, dans notre processus de création de la danse forum.

Nadine Gardères et Johanna Bouchardeau


Je veux rajouter que nous avions fait un atelier de danse-recherche ou de danse-impro la veille de la danse-forum sur la même prairie et que plusieurs personnes du lieu y ont participé. Ils étaient très étonnés de découvrir ce petit coin de leur ferme ou l'herbe est plus douce qu'ailleurs, ou l'ombre de l'après-midi permet d'être au frais même en plein été et d'où on a une très belle vue sur l'ensemble du corps du bâtiment dont on est séparé par des arbres fruitiers sous lesquels pâturaient des chevaux d'un ami et le jardin potager. De l'autre côté se trouve la rivière. Un petit coin de paradis, en somme. C'était aussi la première fois qu'ils se sont pris du temps, à se poser, à lâcher durant ce chantier. Après l'échauffement deux d'entre eux ont cherché leurs instruments et ont accompagné nos impros dansées avec des impros musicales. Un très beau moment de partage! Un moment qui se suffit à lui même.

Johanna
Pour cette danse forum à Bruxelles, nous étions une quinzaine de participants.

La jokérisation fut menée à trois, d'une façon fluide et complémentaire. Pour ma part, j'ai vraiment ressenti de façon nette ce que je laissais dans les mains de mes deux co-jokers, et que j'aurais assumé si elles n'avaient pas été là. Cela m'a peu à peu donné un sentiment personnel d'incompétence, qui était en réalité l'expérience d'une compétence partagée. L'apprentissage de la coopération, en somme...

La question fut posée de savoir si la présence des enfants était possible ou pas. Spontanément, j'ai répondu que cela ne posait pas de problème. Mais en réalité, cela a posé problème... C'est tout un art à (re?)construire, celui d'être ensemble autour d'un objet – ici une danse forum- tout en incluant les enfants. Nous n'avons pas tous, tout le temps, la patience d'y porter attention. Et si nous n'y portons pas attention, il y a le risque que l'enfant se mette au centre pour nous y forcer...

Le thème de l'entre-deux a été reconnu comme fédérateur aussitôt que prononcé, comme une synthèse involontaire portée par l'un de nous de tout ce qui avait été dit lors de nos premiers retours. Cette chose est toujours étonnante lorsqu'elle se produit !

Entre deux pôles, entre deux états, entre deux mondes, entre le monde considéré normal et ses marges, entre l'espace scénique et l'espace du devant : sur la membrane scénique (1), entre deux par excellence...

Cette fameuse membrane scénique fut bien triturée dans tous les sens dans les premières danses : soudain recouverte de journaux créant la répétition dans toute son étendue de la phrase : « Hors les murs » ; soulevée telle une vague, pour laisser le passage d'une entrée sur l'espace scénique non plus par au-dessus mais par en-dessous - façon très originale de contourner l'incontournable- ; corps étalé couvrant les 3 espaces ; pieds en équilibre sur sa frontière...

La nécessité fut ressentie à un moment de resserrer le thème sur une problématique particulière. L'alchimie de chaque danse forum est unique, mais aussi, les thèmes en eux-mêmes portent leurs spécificités : là où un thème comme « compact », lors d'une précédente danse forum, n'a pas eu besoin d'être précisé dans une problématique, l' « entre-deux » ne pouvait pas nous porter en lui-même. Le grand art serait d'arriver peu à peu à problématiser de telle ou telle façon selon les circonstances, le thème choisi, l'ambiance de l'atelier, l'humeur du joker... Parfois le thème se problématise « tout seul », suivant le fil tenace d'une logique inconsciente, parfois il a besoin d'être contenu dans une problématique explicitement posée.

Notre problématique fut donc : être dans l'entre deux génère souvent un malaise ; que faire de ce malaise ?
Avec une hypothèse sous-jacente : si on le laissait être, ce malaise, ne nous amènerait-il pas dans une troisième voie ?

Équilibres instables, haïkus impromptus, objet insolite mis sur l'espace scénique lui-même, illustration hilarante, musiques en pointillés, tout fut fait pour à la fois explorer et s'extirper du malaise de l'entre-deux, pour dessiner des lignes, des rythmes, des formes, du sens, qui nous fassent nous sentir situés. Besoin physique de ne pas être en constant flottement ! Nous avons réagi à la problématique avec toute la force de notre vitalité et de notre imagination ! Mais une question restait posée à la fin : que deviendrait le malaise si on le laissait faire..? Ah oui, au fait...

Comme nous vivions pour quelques jours ensemble, j'ai pu voir ce thème ressurgir par-ci par-là, lors d'un autre atelier, lors de la vie quotidienne... Il restait présent dans le fil de nos pensées, nous nous en servions pour continuer à cheminer.

Le thème d'une danse forum est un fil tendu dans le temps et dans l'espace, reliant chacun d'entre nous et l'ensemble du groupe à ce qui se tricote au quotidien.

Nadine Gardères


(1) :  Bord de scène : large d'un mètre environ, cet espace entoure la scène sur trois côtés, laissant libre l'arrière-scène. Sorte de « membrane scénique » assurant les échanges entre l’intérieur et l’extérieur de la scène, elle est le lieu où interviennent les autres arts, en dialogue avec la danse (poésie, musique vivante, dessin, peinture, sculpture, installation etc.).  Ce dialogue des arts permet une problématisation non-verbale du thème.
Voici le CR d'une danse forum faite avec des amis à Toulouse, avec qui nous nous
réunissions pour la deuxième fois. 

Dans ce groupe, nous sommes tous et toutes porteurs de propositions,
parfois préparées à l'avance, parfois spontanées ; j'avais grande
envie que l'on refasse une danse forum, les autres le savaient, mais
rien ne nous y obligeait, et personne je crois n'aurait été frustré
que l'on n'en fasse pas cette fois-ci, si ça n'avait pas été pertinent.

Ce sont nos envies et besoins, dits pendant le bilan du matin du
troisième et dernier jour, qui nous y ont amené.

Dès le départ nous avons décidé d'expérimenter la forme de
problématisation qui met en écho la danse avec une autre pratique
artistique, ici, le dessin et l'écriture.

Après une première partie pour se relier à nos sensations et aux
mouvements qui y répondent, nous avons choisi pour thème « vers
l'extérieur, vers l'intérieur », qui reliait nos expériences diverses : se sentir extérieur,
sentir le mouvement aller vers l'intérieur de soi, vouloir s'extérioriser, être en repli...

Une première exploration du thème dans cet espace inaccoutumé : une
vraie scène ! et de l'espace devant, un mètre en dessous...

Pour la partie forum, nous avons décidé que l'espace scénique serait
la scène ; cela nous tentait tout naturellement, bien que nous en
envisagions les inconvénients : moins de facilité à rentrer et sortir
spontanément, possible intimidation du fait d'être « sur scène »... Je
ne saurais dire si cela à joué en notre défaveur ou le contraire.

Une fois la première danse terminée, nous nous sommes bien vite mis à
dessiner et écrire, dans une grande concentration (alors que la
première partie avait été un peu dispersée). Le temps pressait
malheureusement, car nous devions rendre la salle bientôt. Nous
n'avions pas vraiment terminé de dessiner lorsque nous avons décidé
d'arrêter pour disposer les feuilles devant nous, en silence.

Après un temps de regard sur ces dessins, nous sommes repartis pour
une seconde danse.

Pour relier les danses au thème et savoir qu'en dire, il aurait fallu
que je le garde un peu plus en tête, puis que nous ayons une parole
dessus, peut-être pendant le visionnage de la vidéo, que nous avons un
peu expédié le soir à la maison - regarder la vidéo fait vraiment
partie intégrante du processus de la danse forum, je m'en rends compte ; j'ai négligé
de prendre cela en charge.

Nous étions plutôt enthousiastes, il me semble, de cette seconde
expérience de danse forum, et de cette formule de problématisation.
Notre concentration à elle seule en dit long sur la profondeur de ce
qui peut se passer dans cet écho d'un autre art à la danse.

Il nous faudrait plus de temps une prochaine fois ! Pour expérimenter
plusieurs va et vient entre danse et autre pratique artistique, en ne
lâchant pas le thème, mais peut-être est-ce seulement moi qui l'ai
lâché, après tout...

Les envies et besoins qui nous ont amené à la danse forum ce dernier
jour sont, il me semble, les suivants :
- après notre grande improvisation danse/théâtre la veille, un
questionnement de l'une d'entre nous sur l'endroit en nous d'où l'on
improvise : « Il me faut être avec des images, sinon ça ne marche pas,
j'ai l'impression de faire n'importe quoi ; si je ne pars pas
d'images, il me faut être beaucoup plus concentrée ; peut-être partir
des sensations... »
- l'envie de mêler la danse avec le dessin et l'écriture
- le besoin d'être contenu dans l'improvisation (dans la danse forum,
plusieurs éléments contiennent, et rendent vivante notre liberté :
partir des sensations, définir un thème, délimiter l'espace scénique...)
- le besoin d'expérimenter des temps cours d'improvisation, en
réaction au temps non cadré de la veille.

Je pense à l'instant que le thème "vers l'intérieur, vers l'extérieur"
était en lien avec notre questionnement de la veille sur l'intérieur
et l'extérieur de notre espace d'improvisation : nous avions
expérimenté un espace sans extérieur, puis, parce que nous en avions
ressenti le besoin, nous avions désigné,dans cet espace, un banc
comme extérieur.

Nadine Gardères
Nous étions six larrons, réunis depuis deux jours dans une maison dans le  village de Maspie (Béarn), pour expérimenter ensemble autour de la musique, la danse, le théâtre, et tout ce qui nous passerait par la tête.

Après un historique et une présentation de ce qu'est la danse forum (où je me suis
avisé qu'il faudrait peut-être présenter d'abord, faire l'historique ensuite ), nous nous
sommes lancés dans le premier exercice, nous relier à nos sensations. De tous les
mots qui ont été dit pendant ce temps, ou juste après, c'est « l'impatience » qui
dominait déjà, thème impérieux qui ne s'était pas fait attendre... Après un deuxième
temps avec nos sensations, nous avons, non pas choisi ce thème, mais constaté qu'il
était déjà là.

Le ventilateur enregistré à Paris par Andréine et Bernard nous a accompagnés pour
un premier temps d'exploration du thème, l'adagietto de la Cinquième symphonie
de Malher pour le deuxième temps où déjà, dans l'espace immense de la salle
polyvalente, les corps sans mot dire ont dessiné un espace
restreint dans lequel ils se sont placés en tension, jusqu'à danser en écho des
mouvements.

Nous n'avons pas fait de pause entre la première partie et la deuxième, et même si
mes compagnons ont heureusement pris la liberté de s'ébrouer pendant que je
traçais l'espace scénique à la craie, nous nous sommes avisé au bilan qu'une pause
formelle aurait été la bienvenue.

La deuxième partie fut une longue danse de 20 mn, successivement sur le même
ventilateur, sur du silence, puis sur la fameuse « Unchained Melody des Rightous
Brothers », et enfin sur le début de Ghost. Nous n'avons « donc » pas forumisé,
puisque nous ne nous sommes pas arrêtés et n'avons pas fait d'allers-retours entre la
parole et la danse.

Pourtant, si cette danse ne s'est pas arrêté pendant 20 min, ce n'est pas qu'elle coulait
d'elle-même comme un long fleuve tranquille, loin de là... mais les danseurs étaient
dans une telle qualité de présence que les difficultés rencontrées, les flottements, les
problèmes ne se faisaient jamais lourds. A cinq sur scène, entrant, sortant, entrant à
nouveau, les tensions nécessaires à l'intérêt d'une danse étaient toujours là : il se
passait toujours quelque chose, même dans l'immobilité. Il n'y avait donc aucune
raison d'arrêter, et au bout de 20 min, ils avaient tout donné... d'autant qu'il
commençait à se faire faim !

Dans l'enthousiasme de cet après danse, beaucoup de mots se sont échangés, et il
m'est apparu seulement quelques jours après qu'ils recelaient bien des thèmes
possibles de forumisation. En vrac, voilà des « problèmes » qui sont ressortis : je suis
sortie à un moment sur une mauvaise impression car la danse que je venais de faire
avec un partenaire me laissait insatisfaite, j'ai été dérangée par un danseur venu vers
moi dans un rythme trop rapide, j'avais l'impression de ne pas être tout à fait là, je
me suis sentie angoissée pendant toute la fin à ne plus savoir comment bouger, j'ai
senti à un moment que je faisais n'importe quoi... Si nous avions eu du « jus » pour
continuer, nous aurions pu repartir de n'importe lequel de ces problèmes. Mais est-ce
vraiment cela qui aurait été pertinent, je n'en suis pas sûre.

Plus tard, nous avons regardé la vidéo, constatant encore une fois combien ce
moment de recul est précieux.

Nadine Gardères

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Commentaire de l'un de nous 6 :

La danse forum nous met en mouvement, et ce en profondeur.
Elle nous apporte cohésion et cohérence,
pistes de découvertes et territoires d'expérimentation.

J'ai bien vécu la progression :
seul, je me relie à mes sensations,
puis à deux j'arrive à partager.
à trois, cela m'a paru plus difficile
(mais je suis un peu neuf dans le processus)...
et à plus ? le plus serait un public,
au sens très ouvert de « gens qui sont dans l'espace public ».
Là, je ne vois pas encore.
Sept était l'heure, le jour, le mois, l'année, le nombre de danseurs
et leurs double paires de dents.

Quarante était le nombre des spectadanseurs, dont le plus grand
nombre a fini sur le plateau de toutes les audaces, cet espace où
l'être crée sans le vouloir tout en le sachant. Un regard
bienveillant et discernant comme un don. Un œil dans la camera.
L'autre lui donnant la main.

Au crépuscule, j'ai bien cru ne plus revenir des entrailles de
l'humanité, mais nous voici tous revenus des plateaux de Haute
Provence où la menthe fleurte avec le romarin, et les roses
jaillissent des brins de lavande sous la fragrance des pins. Les
étoiles, là-bas, s'approchent du bout des cils.

Andréine Bel
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