Dialogue DF - TF

Je retranscris ici, à ma façon, les questions qui ressortent du dialogue que j'ai eu en privé avec un acteur du théâtre forum, suite à notre article « Problématiser en DF ». Ces questions me semblent importantes, elles nous aident à situer la danse foum et à exercer un regard critique sur notre pratique.

Comment la DF peut-elle dialoguer avec un public sur une oppression qui touche et concerne les participants ?

Le déroulement de la danse forum est différent de celui du théâtre de l'opprimé, en cela que lorsque nous nous focalisons sur une oppression (ce qui n'est pas toujours le cas, voir plus loin), nous ne partons pas d'une oppression repérée à l'avance, mais d'une oppression (au sens large mentionné dans « Problématiser en danse forum »), qui peut se conscientiser pendant la danse forum.

Notre sésame n'est donc pas un problème choisi parmi d'autres problèmes connus en amont de la danse forum du moment et qui nous amènerait à le forumiser. Ce sont plutôt nos sensations de l'instant, qui nous indiquent comment nous interagissons avec le monde, interactions à partir desquelles nous problématisons.

La même différence de dynamique se trouve, me semble-t-il, entre le théâtre de l'opprimé qui part du général pour aller vers le particulier et l'individu, et l'arc en ciel du désir qui part de l'individu pour aller au général, et au groupe.

Je pense également que les thèmes choisis en danse forum sont tous les thèmes pouvant être problématisés, et pas seulement ceux visant une oppression.

Sans exactement comprendre pourquoi, une « danse de l'opprimé » sonnerait beaucoup trop restrictif à mes (nos) oreilles, alors que le théâtre de l'opprimé ouvre le propos sur le « théâtre de la vie ». Un peu comme si une « danse de l'opprimé » la limiterait à un seul aspect de la vie, au lieu de s'ouvrir à une « danse de la vie ». Il serait intéressant de décortiquer le pourquoi du comment.

Tout dernièrement, comme exemple de problématisation qui ne part pas forcément d'une oppression, nous est venu le thème du pli en rapport avec l'égo et l'agora. Ce thème est parti des besoins pour certains de se plier, ou replier, ou plier en quatre, de se cocooner ou de prendre le pli. C'est en répondant à ce besoin que la richesse du pli est apparue, pli qui peut être dû à une oppression externe vécue, ou interne, mais aussi à un besoin plus large de cohérence, de retrouvailles avec soi-même avant de joindre les autres, le tout en fonction de l'histoire de vie de chacun.

C'est dans la mesure où le pli multiple a pu se former, au niveau physique, mental et émotionnel, que les danseurs se sentirent peu à peu capables de se déplier, ou de déplier ce avec quoi ils étaient en relation. D'autres étaient grand-ouverts au départ, et ont éprouvé le besoin de se plier en deux, en quatre, etc.

Ainsi, la richesse du pli, qui aurait pu passer inaperçue si elle n'avait été vue que sous l'angle de l'oppression, a pu se dévoiler dans sa complexité. Les multiples plis ont été perçus comme autant de points de vue différents et complémentaires, avec leurs couleurs et intensités propres, tous ayant leur pertinence en fonction de l'histoire de chacun, de sa réalité politique, sociale et intime.

Pourquoi ne pas simplement faire une mise en scène chorégraphique du Théâtre forum ?

Ce serait en effet une possibilité, mettre mes compétences de danseuse et chorégraphe au service du théâtre de l'opprimé, et d'ailleurs, il n'est pas dit que cela ne se produise pas un jour, tant je pense que le théâtre de l'opprimé est un outil fabuleux pour faire avancer les situations en ce monde.

Pourquoi se focaliser sur les mots de théâtre ou de danse ?

Si le mot théâtre n'était vraiment pas important, j'imagine que le théâtre forum aurait pu s'appeler : « rencontre forum », ou « agora », et le théâtre de l'opprimé : « forum de l'opprimé », par exemple.

Pendant la danse forum, nous nous focalisons plus sur le forum que sur la danse, c'est d'ailleurs pour cela que le besoin s'est fait sentir assez vite de pouvoir nous consacrer aussi à la danse-recherche, qui est un élément indispensable : pas de danse forum possible sans réappropriation de la danse par chacun.

Le tabou est grand en théâtre de monter sur scène quand on n'est pas « acteur », mais je peux dire qu'il est plus grand encore quand on n'est pas « danseur » et que l'on veut monter sur une scène de danse, fut-elle de danse forum.

Et il n'est pas seulement question ici de désinhibition.

Comment se réapproprier la danse sans tomber dans la facilité et la complaisance, comment danser en accord avec notre exigence intérieure, en respect de soi et des autres, sans penser pour les autres et sans que personne ne pense pour soi, mais en refélexion coopérative, reste toujours notre défi.


Sans dramarturgie claire et accessible pour un public visé, comment espérer un dialogue et une recherche d'alternative pour briser l'oppression ?


Nous nous sommes essayés à une dramaturgie claire et simple, chaque danseur endossant un rôle qu'il habite à sa façon, et cela nous a permis la première forme de problématisation, semblable à celle du théâtre forum.

Les deux autres formes de problématisation viennent avec une dramaturgie qui se crée au fur et à mesure des improvisations, dramaturgie alors complexe et à nombreux niveaux, que la danse dévoile peu à peu, nous permettant éventuellement d'y mettre des mots. Rien de moins évident, mais c'est riche de découvertes (voir les comptes-rendus d'ateliers sur le blog).

Quelle est a méthodologie la danse forum, sachant que celle du Théâtre de l'Opprimé a pour objectif de transformer la société ?

Certains d'entre nous ont de grands projets de transformation de la société, du monde, en même temps que d'eux-mêmes. Au fond peu importe, qui commence en premier, de la société ou de l'individu, puisque quand l'un se transforme, l'autre aussi. Je dirais que la danse forum a pour objectif la transformation par la réflexion critique et la compréhension de ce qui est, réflexion critique et compréhension transformant le comportement et l'action.

Comment se situe l’esthétique de la DF en regard avec celle du TdO, qui a vu de récents développements (danse du travail au Brésil, danses populaires en Inde, poésie etc.) ?

Augusto pendant son stage en avait parlé, disant combien la dimension artistique lui importait dans ce qu'il appelle l'esthétique du théâtre de l'opprimé. L'art est envisagé comme nourriture de l'être, de la réflexion critique et de l'action, et en cela nous nous rejoignons parfaitement.

Je conçois que le théâtre tel que le pratique Sanjoy Ganguli, avec l'apport de danses populaires, nourrit le Janata Sanskriti selon une esthétique possible du théâtre de l'opprimé. En même temps, je dirais qu'il utilise l'art comme un décor (ce qui n'a rien de péjoratif), la danse, les éléments scéniques et la musique devenant des éléments au service du théâtre forum et du théâtre de l'opprimé.

Ce que nous essayons de faire, c'est de placer la danse à sa place de médium, de véhicule de sens, sensations, analyses et réflexions, mais aussi comme outil de créativité, de façon à faire de la « danse forum », et non du « théâtre forum dansé ».

Andréine Bel
Bonjour à tous,

En tant que praticien passionné par le théâtre-forum et explorateur
épisodique de la danse-forum, j'aimerais apporter ma contribution aux
échanges en partageant mon questionnement, remercier Andréine et Nadine
pour leur essai de synthèse sur la problématisation en danse-forum, et
établir une perspective avec la séance du 14 mars 2009, à Lambesc.

Concernant les trois formes de problématisation évoquées, il me semble que
seule la première version (mais je l'ai rarement vu réalisée) correspond
vraiment à ce que j'appelle problématisation, et peut permettre un
travail de recherche équivalent à ce qui se passe dans le
théâtre-forum.

En effet, pour moi, une problématisation implique une
approche conceptuelle, donc une formalisation. Ce qui relève de
l'intuitif, du langage symbolique ou imagé, peut nourrir la
problématisation, mais ne suffit pas à problématiser.

Cependant, même si
l'on considère les versions 2 et 3 comme des formes abstraites de la
problématisation (correspondant à l'art plus qu'à la philosophie ou les
sciences sociales), il ne s'agit ici que de problématisation et pas
encore de faire avancer la problématique. Les variantes 2 et 3
pourraient donc être considérées comme des préparations à la variante 1.

Cela correspond à l'impression que j'ai eu lors de la séance de samedi
dernier : j'ai éprouvé beaucoup de plaisir au cours de cette exploration
collective, j'ai perçu diverses problématiques qui ont nourrit ma
réflexion, mais je n'ai pas eu l'impression qu'il y ait une avancée
collective sur une problématique choisie, d'où une certaine frustration.
Comme de nombreuses autres fois, j'ai apprécié la richesse de la
créativité collective improvisée, mais j'ai eu du mal à voir le lien
avec le travail du théâtre-forum.

Il me semble que la difficulté que je perçois est liée à ce qui fait la
richesse spécifique de la danse-forum et qui peut aussi en constituer
un frein : partir de la sensation pour nourrir l'improvisation est une
formidable source de créativité et d'authenticité, mais le fait de
repousser la volonté et la mentalisation risque, à mon sens, d'empêcher
la problèmatisation. J'ai cette croyance qu'il y a, même en danse,
complémentarité entre approches volontaire et involontaire, entre
intuition et rationalité, et donc que l'élaboration de la danse-forum
aurait tout à gagner en ré-équilibrant le rapport entre ces approches.
Ainsi, formaliser ou structurer d'avantage la danse-forum signifierait
par exemple :

- distinguer nettement le temps d'élaboration de la problématique, et le
temps de recherche pour explorer son évolution,

- formuler explicitement cette problématique à la fin de ce premier
temps, et un ou des objectifs par rapport à celle-ci, (NB. Quand je suis
en recherche, j'ai besoin d'avoir une idée de ce que je recherche, même
si je ne sais pas par quel chemin je vais passer pour y arriver, et même
si je dois arriver à un résultat non prévu, qui peut aussi me satisfaire)

- mettre en lien cette problématique avec les problèmes quotidiens de
notre société,

- essayer d'isoler un minimum les paramètres et éviter de tout changer
en même temps au cours de l'exploration (rajouter ou remplacer un
danseur, remplacer plusieurs danseurs successivement, utiliser
simultanément divers support artistiques, ...) .

NB. L'exploration tous azimuths me semble très riche pour la première
phase de la recherche; ensuite un recentrage me semblerait plus propice
à faire avancer la problématique...

Après toutes ces considérations « bassement rationalistes », j'aimerais
aussi rajouter que j'apprécie beaucoup la poésie, et qu'elle donne du
sens à ma vie autant que la philosophie, mais il me semble que ce n'est
pas sous la forme d'une problématisation mais plutôt à travers le
registre émotionnel, et je me demande dans quelle mesure, de même
qu'analyser une poésie conduit d'une certaine manière à détruire le
charme de la poésie, une approche formalisée visant à problématiser la
danse ne risque-t-elle pas de briser aussi le charme de la danse ?

Malgré cela, convaincu que la créativité et l'évolution naisse de la
rencontre des opposés, même apparemment incompatibles, j'aimerais
vraiment continuer à chercher, notamment à travers le processus
d'élaboration de la danse-forum, comment associer de manière féconde ces
deux dimensions , sans se contenter de passer de l'une à l'autre en les
juxtaposant.

J'espère que ces propos, quoiqu'un peu polémiques, pourront contribuer à
faire avancer la recherche sur la danse-forum, même si il ne s'agit que
de réactions un peu sommaires qui mériteraient d'être approfondis et
traduits dans une expérimentation concrète.

Amicalement
Guillaume T.



Aux amis du PBTM et d'Interforumsudest,

Bonjour à tous,


Jean-François Martel me l'avait dit lors de l'avant-première danse forum, aussi improvisée que mémorable, du 9 juillet 2005, lors de la clôture du festival du PBTM dans la région de Forcalquier. Je reprends ses mots de mémoire :

« - Si la danse forum ne problématise pas une oppression, elle restera une danse qui cherche à s'améliorer avec les interventions du public, mais ne sera jamais un forum. »

Je savais qu'il avait raison, que sans problématisation, nous ne sortirions pas de la danse-impro, de la jam, des rencontres diverses et variées qui se pratiquent autour de la danse.


Il y avait bien une solution toute faite qui nous tendait les bras : ne faire jouer à la danse que son langage gestuel, puisqu'il a le potentiel de se substituer au langage théâtral. La gestuelle d'une danse peut se révéler assez narrative pour exposer une scène sociale et politique, des oppressions et les enjeux des protagonistes. Le mime pourrait s'inclure avec facilité dans une telle danse, et les histoires seraient ainsi tout à fait lisibles par un public.

Mais il y avait trois inconvénients majeurs à un tel projet.

La danse narrative et le mime demandent un style déterminé pour être compris du public. Les danseurs peuvent se former à un style (classique, contemporain ou autre), de façon à pouvoir reproduire une chorégraphie, puis improviser avec les propositions des spectadanseurs. Mais les spectadanseurs ne pourront apprendre à le faire sur le champ. Oubliée la réappropriation de la danse par tout un chacun!

Le deuxième inconvénient a été tout aussi déterminant. Nous former à un style de danse dans le seul but de pouvoir dire en silence ce que le théâtre disait bien mieux en mots, ne nous a pas paru digne d'intérêt.

Enfin, le « copié-collé » avec le théâtre forum nous aurait mis en situation de plagiat, le théâtre forum étant clairement conçu pour le théâtre et non pour la danse.

Le théâtre ne serait pas ce qu'il est s'il n'y avait pas le théâtre forum. La danse manquait cruellement d'un outil de réflexion qui remette en cause non seulement l'espace scénique, mais la danse elle-même, l'art, son rapport à la politique et à la vie en général.

Nous avons donc opté pour la seule solution qui nous enthousiasmait: questionner la danse (forme et fond), autant que nous allions être amenés à questionner la danse forum (forme et fond également).

Questionner la forme de la danse, c'est se demander où la danse commence et où elle s'arrête, dans l'univers des gestes que toute personne accomplit depuis qu'elle est conçu. C'est remettre en question l'image de la danse, la confiscation de la danse par la scène, la restriction de la danse à un style ou une gesticulation savante, à une forme de corps. C'est replacer l'art dans la vie, et la vie dans l'art.

Questionner le fond, c'est envisager comment danser (impro, chorégraphie, mise en scène chorégraphique ?), avec quoi (le mental - le physique ? le volontaire - l'involontaire ? le conscient - l'inconscient ?), pourquoi, pour qui. C'est frotter la danse aux autres arts, à leurs avancées contemporaines.

Quant à la danse forum, c'était simple en un sens, nous étions neufs, pas d'habitudes à remettre en cause, tout à découvrir, la forme comme le fond. Mais la simplicité n'a duré qu'un temps. Les habitudes de facilité sont vite venues, il nous a fallu apprendre à les distinguer des vraies trouvailles, qui devenaient de ce fait autorisées à être réutilisées. Exercer notre esprit critique fut et reste notre priorité. La vidéo, que nous prenons et visionnons à chaque danse forum, nous y aide, ainsi que la friction « naturelle » entre les esprits...

Il nous a semblé important de ne pas sacrifier l'art au politique, ni le politique à l'art, mais plutôt de les réconcilier en un art de vivre.

La forme du Théâtre forum a été élaborée sur deux générations dans des dizaines de pays au monde. Son modus operandi clair et distinct nous a donné les premiers éléments : des danseurs, des spectadanseurs et un joker facilitateur de franchissement d'espaces et gardien du temps.

A partir de là, nous avons à peu près tout essayé de ce qui nous venait en tête et en corps, par tâtonnements successifs, essais infructueux, et quelques petits miracles qui nous ont fait faire de grands bonds.

Je pense entre autres à la découverte de l'abstraction permettant de sortir de la linéarité de la phrase articulée, avec des entrées multiples dans le temps et dans l'espace de la danse forum.

Nous sommes plus en « présentation » qu'en « représentation » sur la scène de la danse forum : cette découverte a permis une danse reliée à nos sensations, et non pas à la seule projection de nous-mêmes ou de nos rôles.

Tout l'historique de nos trouvailles est sur le blog : danse-forum.info, en tenant compte que nous sommes toujours prêts à les remettre en critique, et sur le métier.

Il y a un point qui encore aujourd'hui résiste à toute facilité tentatrice : c'est celui de la problématisation.

Qu'elle devienne un problème en elle-même nous est devenu très vite une évidence. Nous nous sommes retrouvés un nombre incalculable de fois à chercher un problème (pour le problématiser) là où nous n'en voyions pas, nos improvisations ayant le don de résoudre les problèmes avant même qu'ils ne se posent. Les corps en effet sont habitués à revenir à la réalité plus vite que les esprits et doivent trouver sur le champ des solutions pour ne pas se blesser.

Bien souvent, la problématisation aplatissait la danse sur deux dimensions (largeur-longueur, haut-bas, opprimé-oppresseur) et nous laissait corps et âme sur le carreau. Ou encore, elle pipait les dés, la question maïeutique devenant un moyen de plus pour induire et manipuler les réponses.

Ce n'est que récemment que nous avons commencé à discerner trois formes possibles de problématisation en danse forum.

Le texte ci-dessous est le fruit de nos recherches depuis les trois ans d'existence de la danse forum.

Nous vous le faisons parvenir aujourd'hui dans le but de vous tenir informés de nos recherches, nous permettant du même coup de faire le point en danse forum.

C'est un texte collectif, que Nadine et moi avons simplement mis en forme. Je l'adresse à chacun de vous, praticiens du théâtre forum lors des deux festivals du PBTM en 2006 et 2008, et lors des rencontres théâtre-forum/danse forum dans cette même période avec interforumsudest. Ce texte peut circuler auprès de vos amis, pourvu qu'il soit référencé.

Nous serions tous très heureux de vous lire, si ce texte vous inspire par rapport à la pratique du théâtre forum, ou juste personnellement. Vos critiques, observations et suggestions nous seront précieuses. Elles peuvent se faire directement sur le blog où se trouve ce texte et le courriel que je vous adresse : danse-forum.info, ou à mon adresse Email et je redistriburai vos contributions pour l'ensemble des forumdanseurs.

Il me reste à vous remercier d'avoir lu ce mail et à vous dire combien nos rencontres sont toujours restées « vivaces » et chaleureuses en moi.

Avec mes amitiés,

Andréine Bel




PROBLEMATISER EN DANSE FORUM


« Penser, c'est expérimenter, c'est problématiser », cette formule de Deleuze, dans son Foucault, rappelle le rôle central et unificateur qu'accorde Foucault, dans les dernières années, aux formes historiques de problématisation. Elle indique aussi un point de convergence privilégié entre leurs deux philosophies. Du problème, Deleuze et Foucault ont fait l'un et l'autre, l'un avec l'autre, le ressort de leur expérimentation de la pensée.
L'inquiétude de la pensée dans l'histoire chez Foucault, comme sa force questionnante dans le vivant chez Deleuze, tournent l'insistance des problèmes vers les questions insolubles qui en sont l'origine. La tâche critique de la philosophie n'est pas l'assignation du point d'erreur ou d'illusion, ni l'élaboration scientifique d'un programme de résolution, mais la détermination d'un nouveau problème qui, assumant les mouvements intenses, affectifs et instinctifs selon lesquels nous pensons effectivement, éloigne la philosophie de l'ordre méthodique des raisons. Irréductible à toute forme d'exercice méthodologique, la création d'un problème dépend chez Foucault comme chez Deleuze d'une décision ontologique : singulière, impérative et compromettante. »


Frédéric RAMBEAU, présentation de son enseignement de Philosophie à l'Université Paris 8 « Penser, c'est problématiser », http://www.artweb.univ-paris8.fr/accueil.htm


Contexte

La spécificité de la danse et notre désir de rendre la danse plus proche de la vie par le biais des sensations, nous a amenés d'une part à l'élaboration de nos propres règles de forum, d'autre part à utiliser la forme improvisée exclusivement pour l'instant. Cette forme est en recherche constante (« infra-technique*1 », « danse selon l'instant*2 », « le moment décisif*3 » etc.) : elle questionne à la fois la danse et notre rapport à cet art.

La façon dont le thème émerge nous est particulièrement précieuse, car d'elle dépend tout ce qui va suivre. Elle est en lien avec nos sensations du moment, où l'involontaire et l'inconscient ont leur place - nos sensations étant le fruit de notre histoire passée, présente et à venir, telle que nous la projetons.

Nous ne décidons pas du thème, il arrive de lui-même, grace au temps nécessaire que nous nous accordons pendant « l'échauffement sensible*4 », et à partir de « l'éveil des muscles*5 ». Dans ce temps « accordé », nous faisons le point en milieu d'échauffement et en fin, pour dire ce que nous avons observé et apprendre les uns des autres.

Parmi les règles spécifiques à la danse forum, les spectadanseurs peuvent en danse forum entrer et sortir quand ils en sentent la nécessité et la pertinence, sans que la danse soit interrompue systématiquement.

Les spectadanseurs et les danseurs reprennent leur impro après chaque problématisation, mais pas forcemment du début, ni à un endroit précis d'un schéma qui aurait été établi selon une mise en scène chorégraphique, comme cela se fait en théâtre forum à travers une mise en scène théâtrale. Une nouvelle improvisation démarre le plus souvent de là où en sont les danseurs, à partir des nouvelles données articulées lors de la problématisation. La danse form s'arrête quand il y n'y a plus d'autres mises en situation qui nous satisfassent, ou selon nos contraintes de temps.

Les mises en tension créées par les nouvelles propositions permettent éventuellement une avancée dans la compréhension de ce qui se passe pour chacun, renvoyé à son propre vécu dans la vie de tous les jours.

Problématiser

Au cours de l'élaboration de la danse forum, problématiser a toujours été le point sur lequel nous avons buté. Est-ce la difficulté qui nous a stimulé, mais jusqu'à ce jour, nous avons expérimenté trois formes de problématisation. Un même thème peut être abordé par chacune de ces formes.

- La première est commune avec la problématisation en théâtre forum.

Le thème choisi est « rendu » sur scène, avec le plus souvent des caractères mis en situation. Chaque danseur endosse un rôle gestuel, tout en gardant ses sensations propres, en dialogue avec celles de son personnage. Celui qui donne son poids, celui qui reçoit le poids des autres, celui qui (re)présente l'égo, ceux qui (re)présentent l'agora etc. doivent le faire en accord avec leur propre sensibilité (présentation plutôt que représentation).

Puis les spectadanseurs sont invités à dire ce qu'ils ont vu et à réfléchir ensemble, avec les danseurs, sur la complexité problématique de l'événement dont ils ont été témoins, en fonction de leur vécu. Cette réflexion collective démultiplie les points de vue, permet d'envisager des solutions au problème formulé et de les essayer lors d'une improvisation suivante, qui débouchera sur une autre mise en situation etc. Chaque essai dansé est suivi d'une parole qui problématise, analyse, envisage, propose.

Si par exemple un danseur sur scène donne tout son poids à l'autre, dans un premier rendu, celui qui le porte peut se sentir écrasé. Les spectadanseurs en sont témoin, analysent la problématique du poids donné, proposent des solutions pour recevoir le poids, ou le faire rebondir, ou l'utiliser etc. Ils s'essayent aussi à donner leur poids.

Dans un autre exemple, si un danseur prend tout l'espace scénique aux dépends des autres danseurs, les spectadanseurs vont dire ce qu'ils ont ressenti et compris de la situation, puis proposer des stratégies pour sortir du dilemne.

Les thèmes qui permettent cette forme de problématisation sont en général d'ordre social ou de micro-politique des groupes, ils sont puisés de notre vécu quotidien, artistique ou non.

Ce qui est intéressant dans ce processus, c'est que les spectadanseurs comme les danseurs sont le plus souvent surpris de leur ressenti, qui les oblige à sortir de leurs stéréotypes de pensée. Peser de tout son poids n'est pas forcemment un écrasement pour l'autre. Cela peut au contraire dynamiser la relation et permettre une confiance réciproque. Celui qui prend tout l'espace n'est pas forcemment celui qui occupe chaque mètre carré. On peut être envahissant en restant immobile, par fausse modestie, ou en allant à contre-rythme.

Dans cette première forme, à la manière du théatre forum, la danse est mise au service de la problèmatique. Même si celle-ci a émergé du thème choisi ce jour-là, en partant de nos sensations, l'enjeu sera dès lors de l'exposer le mieux possible en se servant de la danse.

- La deuxième forme de problématisation est plus adaptée au côté abstrait de la danse, à ses structures d'espace-temps-poids. Elle est similaire à la première forme, dans l'alternance entre danse et retours verbalisés, mais la problématisation se construit dans l'acte même de danser. Dès la première danse, il est possible pour les spectadanseurs d'entrer dans l'espace scénique. Les retours verbalisés ne sont pas une recherche de clarification des enjeux, mais plutôt des échos à la danse, nourrissant les complexités en jeu. Cette forme complexe permet à l'abstraction dansée de s'incarner par les mots et concepts qu'elle provoque.

Selon que les lignes de force d'un mouvement par exemple font écho ou contredisent les lignes de force de la scène (grandes diagonales, petites diagonales, frontales, latérales, avant-scène, arrière scène etc.), cela ne produit pas la même sensation ni compréhension de la part du spectateur. Les changements sont tellement rapides et multiples que la parole serait en retard sur le geste, l'événement dansé, ou bien deviendrait fastidieuse. Le bilan nous sert alors à recueillir ce qui s'est passé de façon évanescente ou fugace.

- La troisième forme, nous venons de la découvrir et l'avons encore très peu explorée, mais elle nous semble prometteuse de bien des surprises. Elle a trait à ce qui ne peut être dit par les mots. La danse est plus qu'un langage, et ce « plus » ne peut être approché par le langage mondain. Dans le monde des mots, seule la poésie peut refléter ce que la danse ne dit pas, mais danse.

Lorsqu'un autre art dialogue avec la danse, son « retour » ne va pas être explicatif, mais créatif et de la même veine.

Par art, nous entendons cette façon (non conventionnelle) de vivre, danser, peindre, jouer etc. qui sorte du quotidien, du connu, du stéréotype, à moins qu'il n'utilise à bon escient ce quotidien, ce connu ou ce stéréotype.

Les mots viennent ensuite, pour faire le point problématique, à l'issue de ces dialogues artistiques.

Dans ces deux dernières formes, la problématisation se déploie dans autant de dimensions qu'en contiennent la danse - et les autres arts. C'est la pratique artistique qui est au centre du forum. Il n'y a pas de recherche de visibilisation des enjeux par leur verbalisation, mais soutien de la complexité des problématiques qui s'exposent d'elles-mêmes, et cheminent, du fait même de danser. La danse n'est pas considérée ici en tant qu'outil - au service de - mais en tant que art, maniant et transformant tout ce qui fait un être et un groupe en devenir.

C'est peut-être là que nous nous approcherons le plus, en danse forum, de cette « décision ontologique : singulière, impérative et compromettante », qu'est la problématisation.


Nadine Gardères et Andréine Bel


Terminologie (développée dans le blog):


*1 « Infra-technique » : technique invisible qui donne à voir ce qui d'habitude ne se voit pas.

*2 : « Danse selon l'instant » : danse qui, dans l'infini des possibles, choisit ce qui vient de la nécessité du moment.

*3 : « Le moment décisif » : concept emprunté à Henri Cartier-Bresson, « instant qui suspend le mouvement dans une éternité, où tout se complexifie du fait d'infinis reflets, d'un jeu surréaliste entre rêve et réalité. »
http://www.voyagesphotosmanu.com/pages/henri_cartier_bresson_reportage_photospag.html

*4 : « L'échauffement sensible » : échauffement global qui part des sensations physiques, accueillies et accompagnées inconditionnellement, sans que l'on essaie de les modifier. On les laisse œuvrer en soi, et nous mouvoir spontanément.

*5 : « L'éveil des muscles » : cet échauffement part d'un muscle qui « appèle » un mouvement et se transmet aux chaines musculaires. Il se situe entre volontaire et involontaire, dans la spontanéité du mouvement, en réponse aux besoins perçus au niveau musculaire puis global de l'être.

La direction de la marche est plus importante que la longueur des pas. (Augusto Boal)

Le monde de la danse pourrait offrir une multitude de problématiques à explorer par le Théâtre forum, au centre du Théâtre de l'opprimé : le rapport du danseur à sa danse, ou à son public, la relation des danseurs avec leur chorégraphe, des danseurs entre eux, le lien entre la danse et les autres arts, les danseurs face à la politique artistique de leur pays, la place du danseur au sein de la société moderne etc.

Dans la communauté de la danse, l'articulation intellectuelle de cet art est le plus souvent réservée à quelques « penseurs » chargés de mettre en mots ce qui va servir de référence aux artistes, comme si danser et penser ne pouvait pas cohabiter chez une même personne et/ou au même moment. Un danseur n'a pas que son corps pour parler, sinon la danse serait réduite à un langage, et ce langage dirait en moins bien ce que la littérature dit le plus facilement du monde. Il reste au danseur à trouver un espace où il puisse articuler sa danse, ses concepts, ses questions, ses doutes, ses injustices, les oppressions qu'il subit, les espoirs qu'il nourrit, ses propositions. Un espace autre que celui très circonscrit des séminaires et festivals, mis en place pour lui et son public, mais pas par lui. Un espace révolutionnaire où il puisse mettre en scène des solutions, imaginer des réponses qui le feront grandir et développer son art, se relier aux autres arts, partager avec eux. Cet espace existe, combien d'entre les danseurs l'ont investi ?

La démocratisation de l'art en général, et de la danse en particulier, est régulièrement appelée à grands cris par les décideurs, les programmateurs, les artistes et le public. Elle reste à ce jour un vœux pieux. Car, de toutes les oppressions, celle peut-être la plus communément négligée est l'oppression artistique elle-même. Tant que l'adage sera que « pour pouvoir danser, il faut être danseur », la danse restera sur scène le lot de quelques privilégiés, mis le plus souvent à rude épreuve dans une discipline qui ne les respecte pas toujours, et cela devant un public sélectionné. Augusto Boal rappelait cet été, à St Etienne-les-Orgues, que tout le monde peut danser, avec ses aptitudes et à sa façon : « C'est l'acte de transformer la réalité qui nous transforme; c'est en faisant que nous nous faisons. C'est de danser qui fait de nous des danseurs."

Le Théâtre forum est donc au cœur du Théâtre de l'opprimé. Voici les éléments qui me paraissent essentiels dans cette approche :
- découverte réciproque de la valeur de l'autre
- passer les rênes
- ne pas se substituer aux autres
- passer les moyens de production
- capacité de réfléchir ensemble sur l'intérieur et sur l'extérieur
- énergétisation du public qui aboutit à des actions concrêtes.

J'ai découvert de l'intérieur le Théâtre forum et le Théâtre de l'opprimé il y a deux ans. Après des stages avec Guillaume Tixier, Sanjoy Ganguli, Augusto et Julian Boal, j'ai réalisé combien cet outil était à la fois subversif, révolutionnaire et promoteur d'intelligence. Dans une approche où penser à la place de l'autre est une offense, la coopération des savoirs sort enfin des tiroirs.

Le théâtre de l'opprimé se pratique un peu partout dans le monde. En France, on utilise cet outil de réflexion et d'amélioration des conditions de vie ou de travail surtout dans les écoles, les associations sociales et environnementales, les prisons etc. Les troupes se forment spontanément là où ont eu lieu des représentations ou des stages. A leur tour, elles présentent des spectacles. Rien n'interdit de penser qu'un jour le « monde de la danse » utilisera cet outil (hors des circuits commerciaux) d'introspection et d'action, pour à la fois améliorer son sort et celui des artistes en général, mais aussi pour développer son talent, sa capacité d'invention et d'imagination, sa créativité.

Le net foisonne de références et explications (www.theatreoftheoppressed.org). Je vais donner ici quelques grandes lignes qui me paraissent importantes, à partir de mon vécu et des livres de Boal : « Théâtre de l'opprimé » (1977), « Jeux pour acteurs et non-acteurs » (1978), « L'Arc en ciel du désir » (2002).

Le Théâtre de l'Opprimé est un grand arbre qui prend ses racines dans l'éthique, la politique, la philosophie, l'économie et l'histoire. Le tronc jaillit à partir des mots, des sons et de l'image, qui s'organisent en jeux : le Théâtre image, puis le Théâtre forum, au centre de l'arbre. De ce tronc se dégagent les branches : le Théâtre journal, les actions spontanées ou programmées, le Théâtre invisible, l'Arc-en-ciel du désir, le Flic dans la tête, avec à son faîte le Théâtre législatif. Ces techniques produisent des fruits qui tombent sur la terre et fertilisent la solidarité et la multiplication organisée, permettant de ce fait à l'arbre de croître, voire de se reproduire.

Les utilisations du TdO sont multiples, des plus heureuses aux plus ambigües, lorsque par exemple il est orchestré par des chefs d'entreprise pour promouvoir leur boîte ou améliorer la production... La responsabilité du joker et des acteurs est grande. Il ne s'agit pas de « faire les questions et les réponses » en influant sur les solutions proposées par le public. En même temps, ils doivent veiller à ce que l'éthique soit respectée : non jugement des personnes et écoute inconditionnelle. Les acteurs sont des facilitateurs, nullement des promoteurs.
Empathy and catarsis can be dangerous political weapons, used to control passive audiences. [ …] Theatre of the Oppressed has the opposite aesthetic and political aim: we are democratic, we do not want to anesthetize our audiences or make them accept our ideas: we want to help them to express their own desires and needs, to examine their possibilities, to use theatre to rehearse actions to be extrapolated into their own reality to fight against oppression wherever it is exerted, at home or in the whole country, concerning gender, age, sex, nationalities, race or religion, in psychological relations or in social classes: we want to transform and create a better society.
L'empathie et la catharsis peuvent être des armes dangereuses, utilisées pour contrôler des audiences passives. [...] Le Théâtre de l'opprimé a le but esthétique et politique opposé : nous sommes des démocrates, nous ne voulons pas anesthésier nos audiences ni leur faire adopter nos idées : nous voulons les aider à exprimer leurs propres désirs et besoins, à étudier les possibilités, à utiliser le théâtre pour jouer des actions qui devront être extrapolées dans leur propre réalité pour combattre l'oppression partout où elle s'exerce, à la maison ou dans l'ensemble du pays, pour ce qui concerne le genre, l'âge, le sexe, les nationalités, la race ou la religion, dans les relations psychologiques ou dans les classes sociales : nous voulons transformer et créer une meilleure société.

(Augusto Boal, forum, 8/12/2005)
Cette forme de théâtre interactif a été mise en œuvre par Augusto Boal, inspiré lui-même par Paulo Freire : « Education for critical consciousness » (1969), « Pédagogie de l'opprimé » (1982), « Pedagogy of indignation » (2004). Le TdO délaisse l'endoctrinement pour adopter la maïeutique : il ne donne pas de réponses mais pose des questions et crée des contextes favorables à la recherche de solutions.

Le TdO est donc né en Amérique Latine, dès les années 70, avec et autour d'Augusto Boal. Les techniques qu'il emploie ont d'abord été, historiquement, une « réponse esthétique et politique à l'intolérable répression des dictatures latines ». Est-ce à dire qu'elles ne sont pas appliquables aujourd'hui en France ? Augusto Boal écrivait en 1978, dans « Jeux pour acteurs et non-acteurs » (p. 10) :

 « Bien sûr, ici, il n'y a pas, actuellement, tant d'atrocités, dans de telles proportions. Mais cela n'empêche qu'il y ait, ici aussi, des oppresseurs et des opprimés. Et s'il y a oppression, il y a nécessité d'un théâtre de l'opprimé,  c'est à dire d'un théâtre libérateur. [...] Le Théâtre de l'opprimé n'est pas une série de recettes, de procédés libératoires, un catalogue de solutions déjà connues : c'est surtout un travail concret sur une situation concrète, à un moment donné, dans un lieu déterminé. C'est une étude, une analyse, une recherche. »

Diviser le monde entre oppresseurs et opprimés pourrait paraître simpliste, voire manichéen, si l'on ne tenait pas compte du fait que l'oppresseur puisse être, à certains moments au moins, l'opprimé et vice versa, et si l'on n'était pas vigilant à juger et à évaluer les faits et non les personnes. Sans oublier que l'on peut être son propre oppresseur.

Comprendre de l'intérieur pourquoi untel agit de telle ou telle façon serait bien trop complexe. En axant le Théâtre de l'opprimé sur l'oppression, en simplifiant les données pour clarifier où elle se situe, on reste dans l'événement, celui qui manipule les personnes. On évite ainsi de faire de la psychothérapie ou du psychodrame, pour lesquels les praticiens du TF ne sont a priori pas formés, et on reste dans la « re-présentation » scénique, garante d'une saine distance avec les événements réels.

Le Théâtre forum

Augusto Boal explique que, « exilé en 1971, il s'est retrouvé sans théâtre et sans acteurs, il s'est alors confronté directement aux spectateurs, en travaillant "avec", "sur" et "pour" eux. Les spectateurs et lui sont devenus tout à la fois : metteurs en scène, comédiens, dramaturges, décorateurs et bien sûr public ».

C'est ainsi qu'est né le Théâtre forum, en 1973, qui révolutionne le théâtre classique en donnant une possibilité de décision et d'action au public qui recrée la pièce autant de fois qu'il le souhaite. Pour la première fois dans l'histoire du théâtre, le public est mis sur un plan d'égalité avec les acteurs et le metteur en scène.

Le Théâtre forum représente des images de la réalité sociale. Il vise à poser les problèmes (phase de problématisation chère à Freire), à les représenter sur scène, puis à proposer au public d'essayer des solutions (phase de réalisation). On réfléchit ensemble, on s'y essaie concrètement, sur scène. Le regard n'est pas dirigé vers la performance d'acteur, mais vers l'interaction des êtres, des représentations, des symboles et des idées. Le vrai protagoniste est « un groupe d'opprimés, plus ou moins important, ce qui permet à la pièce d'être jouée plusieurs fois devant plusieurs publics, touchés par le même thème. »

Concrètement

Une pièce de 20 mn au plus est montée pour un public concerné par le thème choisi. On utilise à la base un texte écrit (par les concernés) ou improvisé. La mise en scène doit être claire, exposer les faits, où se situe l'oppression et le rôle de chacun.

Dans le théâtre forum, il y a des acteurs, un joker et des « spect-acteurs ».

Le public est invité, dans un premier temps, à regarder la pièce en continu. Puis le joker sollicite le public pour réagir à ce qu'il a vu et compris. Dans les réponses, des problèmes se font jour : ici, il s'est passé telle chose, on aurait pu réagir autrement, cela aurait peut-être changé ceci ou cela. Le joker demande alors au spect-acteur qui a proposé l'idée s'il veut bien monter sur scène pour essayer sa suggestion.

Celui-ci choisit à partir de quand et jusqu'où il veut que l'on rejoue la scène, et quel personnage il souhaite remplacer parmi les acteurs protagonistes. Son jeu et ses propositions vont faire réagir, ou agir autrement, les autres acteurs (dont l'oppresseur), qui doivent s'adapter à la nouvelle donne tout en gardant la trame de l'histoire d'origine.

Le point est ensuite fait sur la proposition du spect-acteur, s'il a réussi à faire ce qu'il voulait, comment les acteurs ont ressenti son intervention, et le public dit sa propre lecture. Ce processus réflexif amène à d'autres propositions, qui paraissent à certains plus adaptées, plus efficaces, qui à leur tour sont jouées, testées, retenues ou rejetées.

A la fin de la représentation, lorsque public et acteurs pensent avoir fait le tour des possibilités pour cette fois, un temps est consacré pour évaluer tous ensemble ce qu'il s'est passé.

Cette réflexion coopérative, où chaque individu apporte sa vision, son expertise et ses connaissances en dehors de toute hiérarchie, permet de voir où peut aboutir telle ou telle idée, dans un espace protégé qui est la scène.

Après la représentation, lorsque chacun retourne dans ses chaumières, l'oppression est toujours là, mais des possibilités ont montré le bout de leur nez, elles n'attendent qu'à être mises en œuvre, pour de vrai, au quotidien...

Andréine
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