Terminologie

Je réponds ici à certains d'entre vous qui me demandent des précisions sur le tilter, le lien entre le tilt et le tilter, le rôle du tilter.

Le mot est pure invention... et proposition
si tu inventes le tilt, tu inventes le tilt ! Nous verrons bien si ce mot fait son chemin et comment, ou si nous en trouvons un meilleur.

Depuis longtemps nous voulions trouver un nom pour remplacer celui de « joker », que nous avions emprunté au théâtre forum. Nous avons adopté provisoirement « meneur », « meneuse », qui nous semblait plus neutre. En forumisant des danses forum, nous nous sommes vite rendus compte que ce terme passait mal, jamais il ne venait en bouche en quelque sorte, trop fade sans doute, et aux oreilles il sonnait incongru.

Mener un groupe, c'est se placer devant lui, or celui qui endosse le rôle doit se faire oublier.

Son action est plus dans le ressenti du bon moment
pour dire ou ne pas dire
pour veiller à la danse, la musique, au verbe, comme on veille sur le grain
sur l'énergie, l'espace, la durée, la liberté et le respect mutuel
sans les modeler ni user d'autoritarisme
ce qui n'est jamais gagné...

Son action est dans la reformulation de la problématique sans imposer son point de vue, dans la suggestion histoire de ne pas tomber dans la sujetion -
Bref, il lui faut le duende, le ki, une bonne connaissance de la danse et du processus de mise en forum, il lui faut l'esprit alerte et inventif, il lui faut le tilt... en tous cas, il l'appèle de ses vœux !

Le tilter serait celui qui a, ou au moins cherche, le tilt, et qui fait tilt,

et... le tilt fait tilter le tilter, par un p'tit claquement des doigts, ou un clapement doux des mains, ou un chant d'oiseau, toutes choses reconnaissables entre mille pour signaler l'idée qui arrive, qui peut changer la donne, la faire rebondir.

Le tilt, chacun peut s'en emparer : le tilter, qui serait un peu le « maître du tilt », ou son décimètre, ou son centimètre ; mais aussi, quand ils en sentent la nécessité, le danseur et le public en idée d'intervenir, de changer quelque chose, de proposer...

Autant le clapement de main tel qu'on le pratiquait pouvait être un arrêt
autant le tilt peut être une proposition pour aller de l'avant, remuer la carcasse, se surprendre, se réveiller, laisser les neurones s'épanouir et se brosser le dos
histoire de prendre un peu de liberté...

Qu'en dites-vous ?

Andréine


Neige violente -
tant de choses à écrire
encore

Hashimoto Takako
Laissez-moi vous parler du TILT
Tu Inventes Le Tilt

C'est le nom de l'association 1901, domiciliée à Aix, que nous avons formée Bernard et moi pour pouvoir faire la demande d'un studio gratuit à l'Espace Forbin à Aix. (je mets en bas les buts de l'association, nous avons essayé de les faire le plus large possible).

Le Tilt nous est venu lors d'une DR, un vendredi où il y avait, si je me souviens bien, Minh, Jacques, Sylviane, Julie, Manuelle, Bernard et moi. Puis nous l'avons partagé avec Guillaume le lendemain, pour la DF que nous avons faite à trois : Guillaume, Sylviane et moi.

Le tilt a amené dans ses bagages le « tilter », remplaçant le « joker ». Le tilter pourrait claquer des doigts, ou claper des mains si le niveau sonore le demande, ou lancer le cri de la hulotte, nous pourrions essayer toutes ces formes et voir celle qui conviendrait le mieux. Et le pauvre gars qui ne sait pas comment faire savoir qu'il entre dans l'espace scénique qui nous sert de membrane, pourrait aussi faire tilt, l'adaptant au contexte scénique de l'instant.

Alors, comment le tilt nous est venu ?

Notre ami C.K. Raju, mathématicien de renom et philosophe, a fait un séjour chez nous à Venelles et une conférence à Aix. Sa recherche sur le temps s'articule autour du tilt.
Le tilt est une boucle du temps en mathématique, il représente l'instant présent.
En anglais, the tilt est une inclinaison (physique ou mentale), une attaque, une joute, c'est ce qui fait basculer.
En français, c'est un signe, c'est le déclic correspondant à une inspiration subite, c'est faire mouche.
Il sonne comme une onomatopée imitant le claquement de doigts.

Le tilt est une sorte d'instant décisif, un duende qui claquerait des doigts
c'est l'idée qui jallit d'on ne sait où
mais de quelque part
pour aller vers on ne sait où
mais vers quelque part.

Tout cela nous parle de la danse, de l'instant, de l'histoire, de ne pas se prendre au sérieux, de profondeur, de la surface et de notre nonchalence...

Andréine Bel

PS: L'association The TILT a pour but:

1) De promouvoir la diffusion et l’échange de connaissances dans le domaine de la danse et des arts du spectacle selon une approche expérimentale et coopérative.
2) De promouvoir toute activité de recherche visant à une meilleure compréhension des processus créatifs chez les danseurs : éveil sensoriel, travail sur les chaînes musculaires, improvisation chorégraphique etc.
3) De développer et promouvoir la Danse Forum et ses interactions avec des pratiques proches (Théâtre Forum etc.).

(Tilt était déjà pris comme nom déposé, aussi avons-nous adopté « the tilt », au sens « l’unique ».)


- Approche coopérative : terme emprunté à Guy Poitevin, qui l'utilisait pour distinguer des formes de recherche et d'action sociale différentes de celles qu'on qualifie de « participatives ». Voir à ce sujet : <http://vcda.ws/docs/ParticipationCooperation.pdf>

Dans une démarche participative d'action sociale, des décideurs ou des experts donnent la parole aux personnes concernées par un projet, ou faisant l'objet d'une enquête, mais ils gardent la maîtrise du processus d'enquête ainsi que des décisions finales ou des conclusions de l'étude.

Dans une démarche coopérative, ce sont les personnes concernées qui définissent les problèmes, décident des actions à mener et évaluent aussi bien les résultats de ces actions que le processus d'analyse et de prise de décision. (Voir aussi « expertise collective ».)

- Arrière-scène : partie de la scène la plus éloignée du public, où ne vont pas les spectateurs.

- Auto-apprentissage : processus inhérant à la danse forum, basé sur la découverte, le partage avec d'autres personnes et le développement de nos capacités intrinsèques.

- Bilan oral : troisième et dernière partie de la danse forum, bilan réflexif et critique sur le fond comme sur la forme, dressé par tous les acteurs: danseurs et spectateurs. Ce bilan s'appuie sur le visionnage de la vidéo quand la danse forum a été filmée. Il est parfois retranscrit intégralement ou résumé dans le compte rendu.

- Bord de scène : large d'un mètre environ, cet espace entoure la scène sur trois côtés, laissant libre l'arrière-scène. Sorte de « membrane scénique » assurant les échanges entre l’intérieur et l’extérieur de la scène, elle est le lieu où interviennent les autres arts, en dialogue avec la danse (poésie, musique vivante, dessin, peinture, sculpture, installation etc.).  Ce dialogue des arts permet une problématisation non-verbale du thème.

- CR : le compte rendu est partie intégrante de la danse forum, il est fait par un ou plusieurs des participants, dans les jours qui suivent la danse forum. Il peut être exhaustif ou au contraire ne retracer que certains points qui ont particulièrement frappé le rapporteur, il peut être analytique ou poétique. Il est ensuite publié sur le blog danse-forum.info
Il constitue, avec le film de chaque danse forum, nos archives.

- Danseurs : est danseur celui qui entre et danse dans l'espace scénique, qu'il ait « fait » de la danse ou non avant d'y entrer.

[Nous avons abandonné en mai 2009 le terme de forumdanseurs, par « économie de moyens », et pour redonner au mot danseur une certaine ouverture.]

- Danse forum : terme qui fait pendant à celui de théâtre forum, en cela qu'il s'agit d'une danse mise en forum.

- Education du regard : constitutive de la danse forum, cette éducation se fait en alliant regard critique et regard non-jugeant.

- Echauffement : première partie de la danse forum, temps imparti à tous les acteurs de la danse forum, pour se retrouver soi-même, se relier à l'espace, prendre conscience des autres participants et se préparer à danser en improvisation selon les sensations.

- Espace scénique : scène ouverte qui accueille toute personne du public qui souhaite danser, au moment qu'elle sent opportun et selon sa nécessité.

- Eveil des muscles : échauffement par lequel le danseur se rend attentif à la sensation de ses muscles et chaînes musculaires, qui lui indiquent leur besoin en mouvement et comment y répondre spontanément. Le corps s’échauffe et se dynamise par ce processus.

- Eveil des sensations : échauffement par lequel le danseur contacte ses sensations physiques et les accueille inconditionnellement, pour les laisser le mouvoir spontanément et l’émouvoir au sens littéral du terme.

- Expertise collective : pour une démarche coopérative, l'expérience et le savoir individuels sont mis au service du processus collectif de formulation et de résolution des problèmes. Aucun expert n'a autorité sur le groupe. Si le groupe est attentif à accorder la même importance aux différentes sources, avec un regard critique, il acquiert progressivement une « autorité du savoir » que les anglophones désignent par « empowerment » et que nous appelons « expertise collective ».

- Expressivité : en danse forum, cela revient à laisser les sensations de l'instant donner naissance au mouvement et à la danse.

- Extra-quotidien, extra-mondain : termes équivalents employés par Barba et Taviani en anthropologie théâtrale, pour désigner un espace ou un temps hors de l'habitude.

- Extra-scène : espace longeant de l'extérieur les trois côtés du bord de scène. C'est le lieu où les spectateurs restent assis ou déambulent, selon leur choix.

- Film : le film de la danse forum qui vient de se dérouler est projeté comme support du bilan. Il permet un regard critique et distancié sur ce qui vient d'être accompli. Il constitue, avec le CR, nos archives. Il reste en interne à la danse forum, sauf autorisation écrite, pour être utilisé non commercialement.

- Fond de scène : mur, décor ou vide devant lequel se déroule la danse.

- Forum : deuxième partie de la danse forum, où l'on « fait forum » à partir des improvisations dansées. Le forum s'opère par les retours verbaux (concertation réflexive et critique sur la forme comme sur le fond de ce qui se passe), et les interventions d'autres arts sur le bord de scène.

- Imagination créatrice : espace nécessaire au spectateur pour recréer l'œuvre qui s'adresse à lui. Concept élaboré aux environs du 10e siècle par les philosophes indiens Anandavardana et Abhinavagupta: , et développé plus tard en Occident par l’anthropologie théâtrale (Barba et Taviani 1985).

- Infra-technique : technique invisible qui donne à voir ce qui ne peut être perçu sans elle: l'expertise du vivant. L'infra-technique fait partie de l'auto-apprentissage.

- Instant décisif : instant qui conditionne la pertinence et la nécessité d'un acte. Terme emprunté à Henri Quartier-Bresson, Robert Bresson et Georges Braque.

- Meneur(se) : personnage qui facilite le passage d'un espace à l'autre pour les danseurs et spectateurs. Il veille au bon déroulement de la danse forum, en énonce les règles, et aide à la formulation de la problématisation.

[En mai 2009, nous avons abondonné le terme de joker, emprunté au théâtre forum, pour le terme plus simple de « meneur(se) ». La « carte joker » qui désignait en DF la possibilité, pour le spectateur ou le danseur, de prendre ponctuellement le rôle du joker, a été aussi abandonnée. Cette possibilité étant à présent clairement constitutive de la danse forum, nous n'avons plus besoin d'un terme spécifique à cette tache.]

- Micropolitique : terme général repris par David Vercauteren dans son ouvrage Micropolitique des groupes — pour une écologie des pratiques collectives (écrit en collaboration avec Thierry Müller et Olivier Crabbé, HB Éditions 2007). Nous utilisons ce terme dans le sens suivant :

« Il n’y est pas question d’engagement militant ni de stratégies d’action — tout ce qui relève de la « macropolitique » — mais de la dynamique interne qui régit le fonctionnement d’un groupe et rend possible cet engagement. » Bernard Bel http://www.passerelleco.info/article.php?id_article=754

- Pré-expressivité : mise en place du corps dans l'espace, qui permet à l'émotion de naître d’elle-même, sans intention de la produire. Terme emprunté à Barba et Taviani en anthropologie théâtrale.

- Problématisation : mise en problème d'une scène de danse par les questions qu'elle fait naître.

- Retours verbaux : prises de parole prévues et/ou sollicitées par le/la meneur/se pendant l'échauffement ou la mise en forum, pour en donner une lecture.

- Scène de danse : moment dansé à partir duquel s'élabore la problématisation.

- Sensations : nous contactons les sensations physiques et tangibles, les distinguant des émotions qui peuvent ensuite se révéler ou non. Les sensations sont à l'interface entre soi et le monde, l'objectif et le subjectif, le physique et l'émotionnel, le passé et le futur. La sensation exprime l'immanence.

- Spectateurs : ils constituent le public et peuvent à tout moment devenir danseurs. Ce sont eux qui problématisent, avec les danseurs.

[Nous avons abandonné le terme de spectadanseur en mai 2009, pour simplifier et pour donner au spectateur un statut plus large, qui lui permette de « faire forum ».]

- Spontanéité : est spontané un mouvement qui se situe à l'interface entre volontaire et involontaire, conscient et inconscient, désir et besoin, en adéquation avec soi, son environnement et autrui.

- Thème : idée conceptuelle émergeant des retours verbaux pendant l'échauffement. Le thème sous-tend la danse forum sans qu'elle n'ait à l'illustrer.

- Vidéaste : personne extérieure, ou acteur à la danse forum endossant ce rôle, pour filmer tout ou partie du déroulement.

Les discussions sur la terminologie me conduisent à penser que nous faisons une erreur courante chez ceux qui découvrent un domaine nouveau : créer un vocabulaire construit sur des métaphores. C'est joli mais toujours réducteur (on ne peut plus parler hors de la métaphore), ça ne plaît pas à tout le monde, ça bloque l'évolution et ça peut projeter des images non souhaitées.

Exemple : « membrane scénique ». Pour ce concept comme tous les autres je propose d'adopter des mots aussi brefs que neutres. Par exemple : « le bord ». On dira ensuite quelque chose du style : « Le bord, en danse forum, c'est un peu comme une membrane scénique blablabla ». D'autres diront : « Le bord, en danse forum, c'est un peu comme une zone d'abordage blablabla... » Etc. Juste pour donner un exemple.

Je propose de banaliser ainsi tout le vocabulaire, y compris des mots empruntés au théâtre forum, comme « joker ». Ce qui n'empêche pas d'utiliser un mot-métaphore chaque fois que le contexte s'y prête.

En plus ça permettrait de traduire nos textes dans 25 langues européennes. Comme je suis dans une réunion où une bonne dizaine de langues circulent, je me dis que ça nous faciliterait grandement la vie !

Bernard Bel
La question se pose pour la définition du terme antichambre et la pertinance de ce mot en danse forum.

Voici ce que j'ai collecté sur la définition et l'utilisation de ce mot.

Antichambre :

- vient du latin anticamera : chambre de devant

- pièce à l'entrée d'un appartement, salle d'attente d'un bureau

- selon Barthes, l'Antichambre est le lieu par excellence de la tragédie

- antichambre : unité de lieu du théâtre classique

- Jean-Claude Brisville en a fait une pièce : « L'antichambre »

- dernière étape avant l'objectif final : « Pour lui, l'administration des finances est l'antichambre du pouvoir. »

- Marcel Aymé : « L'humilité est l'antichambre de toutes les perfections. »

- expressions courantes :

aménager une antichambre
attendre dans l'antichambre
courir les antichambres
patienter dans l'antichambre
propos d'antichambre
faire antichambre, attendre le moment d'être introduit
antichambre de la mort
de la vie,
du paradis
du pouvoir
de l'univers

Pour ma part, le terme d'antichambre me semble approprié pour désigner en DF cet espace où sont les spectadanseurs, pour plusieurs raisons.

C'est un lieu où l'on peut s'asseoir ou déambuler, où l’on problématise.

Un lieu d'attente active, où l'attention est dirigée vers un lieu attenant, la scène, où se jouent les événements.

Le spectadanseur dans l'antichambre est à la fois spectateur, témoin et danseur potentiel, pourvant intervenir à la fois dans ce qui se joue sur scène et dans les échos qu'il en a.

Pour résumer, l’antichambre en danse forum pourrait se définir comme un espace limité où se prépare, fomente et décide une action par rapport à un événement scénique avec lequel le danseur est en interaction. C’est le lieu par excellence de la problématisation.


Andréine Bel
Bonjour à tous,

Je suis allée sur google pour voir dans quels contextes l'expression « éveil des sensations » est utilisée aujourd'hui. Il y a une multitude de contextes, entre autres : l'éducation des bébés et des enfants, rééducation des handicapés, sophrologie, sexologie, philosophie (Tamàs Ullman). Pour les fleuristes, les institus de beauté et de relaxation/bien-être, c'est plutôt « d'éveil des sens » qu'il est question.

De tout cela, on peut déduire, il me semble, que l'expression n'est pas monopolisée par le développement personnel ou le New-Age, et qu'elle se rapproche plus d'un terme générique.

Néanmoins, l'amalgame reste toujours possible, à nous de voir si nous avons les moyens d'y faire face ou non.

L'avantage que je vois à « l'éveil des sensations », par rapport à « l'échauffement sensible », qui me semble bien convenir par ailleurs, c'est que « l'éveil des sensations » fait pendant ou écho à « l'éveil musculaire », dans la pratique qui est la notre.

Les deux éveils sont très proches dans leurs données (accueil inconditionnel, spontanéité du mouvement etc.), tout en étant opposés dans leur dynamique (du global vers le particulier, ou du particulier vers le global), et l'un aide à comprendre l'autre, dans leur complémentarité.

Au plaisir de vous lire sur ce sujet ardu,

Andréine Bel

Bonjour,

A y réfléchir, je suis en accord avec le parallèle que fait Andréine entre « l'éveil des muscles » et le fait de se relier à ses sensations.

Mais il me semble que ce n'est pas une bonne idée de l'appeler « l'éveil des sensations» ; en tous cas je m'interroge.

Souvent on me renvoie l'idée que la danse forum est une forme de développement personnel. Nous n'en avons pas fini avec cela. Je pense qu'il nous faut avoir en tête cet amalgame courant (ainsi que celui avec la danse thérapie) dans le choix de notre vocabulaire.

Nous avions déjà parlé de l'ambiguité du mot « sensation », dans un échange en mars 2007 (n° 317 et suite). Nous avons quelque chose à défendre dans le fait d'utiliser ce mot, et de n'avoir de cesse de le ramener sur le plancher des vâches, car cela nous est nécessaire, à nous, à la danse forum, et à notre recherche en danse.

Malheureusement, le mot « éveil » est lui aussi ambigu. Il évoque une carte postale de lever de soleil envoyé du Nouvel Age...

Dans « éveil des muscles », le mot muscles évoque le physique ; associé au mot éveil, ce dernier en devient plus modeste.

Dans « éveil des sensations » au contraire, les mots éveil et sensations se gonflent l'un l'autre ; à nous après de faire tout le boulot de dégonflage...

Je pense qu'on ne peut pas s'approprier une pratique sans son vocabulaire. Or, je crains que « éveil des sensations » ne soit jamais approprié par toute une catégorie de personne qui se tiennent volontairement éloignés de la sphère du développement personnel.

Ce voisinage est parfois incontournable, et c'est alors un acte politique : nous revendiquons d'utiliser le mot sensation pour dire ce que nous voulons, et que nous pensons juste. Nous prenons le « risque de faire ricaner* ».( Isabelle Stengers à propos de Starwahk, citée par Mona Cholet dans son article « Quitter le terre ferme des certitudes » http://www.peripheries.net/article215.html)

Est-il nécessaire de nommer ce moment de la pratique qu'est le fait de se relier à nos sensations ?

Si oui, est-ce vraiment comme cela que nous voulons le nommer ?

Est-ce que nous avons quelque chose à défendre, de l'ordre de la réapropriation, dans le fait d'utiliser ces mots-là précisément ?

Voilà les questions que je me pose. Je pense qu'on doit se les poser pour élaborer notre vocabulaire en toute conscience et connaissance de causes et conséquences ! - .

Bien à vous tous et toutes,

Nadine Gardères
Nous n'avions pas de terme pour désigner l'échauffement qui est le nôtre en danse forum - alors que « l'éveil des muscles » a été adopté depuis presque un an pour désigner notre échauffement en danse recherche.

« Echauffement sensible » m'avait été soufflé par Leonardo et dans un sens il convient assez bien, car il désigne les sensations à l'origine de l'échauffement, qui le conditionnent. Mais que serait un échauffement insensible ? Les types classiques d'échauffement ?

Cette remarque mise à part, le terme échauffement sensible a l’avantag d’être assez générique pour avoir à être spécifié ensuite.

Pourtant, hier, lors de notre préparation à la danse forum, c'est venu comme un ru en crue.

Un terme a fini par réaliser entre nous (qui étions cinq hier), pour l'instant, une unanimité qui ne se laisse pas faire quand-même, qui garde une petite réserve et demande à réfléchir. Bref ce terme demande encore réflexion, mais le voici : « l'éveil des sensations ».

La première objection a vite fusé : on n'a pas besoin de réveiller les sensations, elles sont là, elles s'imposent à nous !

Réveil et éveil sont différents: on se réveille d'une bonne ou mauvaise nuit, d'un sommeil lourd ou léger, mais on s'éveille au jour, à la fraîcheur de l'air ou à la douceur de la nuit.

Qu'est-ce que la sensation, m'a-t-on demandé récemment. Oui, la question doit être posée, quand depuis l'enfance on apprend à s'en méfier, à les ignorer ou à les contrôler pour les modifier (tension, crampe, engourdissement etc.)

En parlant, nous réalisons que toute sensation peut être vue d'un point de vue physique ou mental. Il nous faut donc apprendre à distinguer sensation et émotion. La sensation part du physique pour aller vers le mental (interprétation, ressenti), alors que l'émotion part du mental pour aller vers le physique (manifestations psychosomatiques).

Deuxième objection toute aussi vive: on n'a pas besoin de diriger les sensations, puisque justement en danse forum on les laisse se déployer.

L'éveil est un accueil, on reçoit une sensation, on la laisse œuvrer en nous. Le réveil lui, serait en effet plus volontaire, dirigiste.

Retour sur le tapis pour voir venir. Alternance pour moi de « l'échauffement sensible » de danse forum, avec « l'éveil des muscles » de la danse recherche. Comparaison immédiate et à chaud. Cela donne :

- « L'éveil des muscles » démarre avec un muscle, qui attire l'attention et sollicite la personne pour répondre à ses besoins. Le mouvement chemine alors le long des chaînes musculaires. 

Bien sûr la peau et les os deviennent concernés, la chair et les fascias. Bien sûr le mental et l'émotionnel embrayent, des revécus douloureux font surface, se guérissent éventuellement de par le regard neuf et plus mature car postérieur à l'événement. Bien sûr de doux souvenirs émergent et embrasent le corps.

Mais de démarrer avec quelques fibres de muscle, cela permet d'aller au plus simple, déjà infiniment complexe. Et puis les muscles, c'est ce qui permet le mouvement, interne comme externe, celui des entrailles comme celui des jambes, celui de la vie.

L'échauffement en danse forum se fait, lui, à partir des sensations physiques (pour mieux faire la part avec les émotions) et globales de l'ensemble du corps. Parmi ces sensations, une va s'imposer et nous solliciter, une qui demande une attention particulière. La prendre en compte va résurgir sur les autres sensations, physiques et émotionnelles.

- Le muscle peut être excité ou amorphe, dur ou mou, chaud ou froid, nous l'accueillons inconditionnellement, comme lors d'un rendez-vous amoureux.

La sensation de même. Son éveil la révèle douce ou terrible, nous l'acceptons telle quelle, rien à jeter dirait Brassens.

- Le mouvement musculaire se déploie selon ses propres besoins et décisions, nous nous mettons à sa disposition, nous l'accompagnons sans le juger, sans le diagnostiquer, sans le diriger. Nous laissons œuvrer le mouvement en nous, qui se rééduque de lui-même, en travaillant l'organisme.

La sensation éveillée va se déployer et souvent se modifier peu à peu.

- Quand la volonté prend le dessus pendant l'éveil des muscles, comme pendant l'éveil des sensations, l'organisme envoie immédiatement des signaux: il s'ennuie, se refroidit, se met dans une position intenable, nausées, battements accélérés du cœur sont possibles. Dès que l'on revient à l'involontaire et au spontané, le corps se « retrouve » et la personne devient attentive, curieuse et intéressée à ce qui se passe en elle.

- L'éveil des muscles se reconnaît au fait qu'il échauffe le corps et qu'il fait du bien, qu'il donne du plaisir (du fait de la mise en action des muscles blancs ?).

Parallèlement, les sensations éveillées vont être apprivoisées et cheminer à leur rythme, le regard est apaisé, même quand les sensations à l'œuvre sont difficiles à soutenir, nous en avons souvent fait l'expérience.

- La réconciliation avec son corps va permettre une créativité qui nous dépasse, car nous sortons des habitudes gestuelles subies. Les mouvements sont presque toujours étonnants pour soi. C'est ce qui rend cet échauffement si créatif en danse recherche.

La réconciliation avec ses sensations est elle comme la clé d'Alice au Pays des merveilles, elle ouvre sur un monde foisonnant et étrange. C'est en cela que ce type d'échauffement est précieux en danse forum.


Tous ces parallèles entre l'éveil des muscles et l'éveil des sensations se rejoignent à l'horizon : l'éveil des muscles éveille les sensations et vice versa, au fur et à mesure que l'on chemine. Un peu à la manière des rails d'un train qui se rejoignent sous notre regard pendant que l'on avance.

Entre besoin et désir, entre volontaire et involontaire, entre conscient et inconscient, l'éveil et son corollaire le spontané représentent une porte d’entrée pour la danse, pour l’art en général.

Et ce qui est peut-être le plus important pour moi: ils n'éloignent pas pour autant l'artiste des techniques volontaires, ni, en ce qui concerne la danse, de la chorégraphie. Au contraire, ils en facilitent l'accès, comme en témoignent nos amis Emma et Leonardo.

Nous avons fait un détour par Spinoza, car s'accepter comme on est ne veut pas dire être fataliste et ne pas bouger ni progresser, mais je vous dirai cela plus tard...

La plume est à vous, pour réagir et dire ce que vous pensez de tout cela !

Andréine Bel
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