Réflexions expérimentales

La danse-forum représente pour moi une expérience, une manière de célébrer l'union du divin et de l'humain et aussi une façon festive de renouer ou de réconcilier le corps avec la vie.

A mon avis, derrière le processus de la DF se cache une vision d'un monde où le spirituel, la paix, l'amour... se vivent sensitivement sur terre dans le corps de l'homme et de la femme. Une des finalités de la DF serait, d'après moi, le partage de l'expérience, de l'incarnation de cette vision.

Plus concrètement, j'ai retenu de mémoire des objectifs qui m'apparaissent comme les étapes d'un programme :

1- Former un noyau de danseurs au nombre de ...

2- S'entourer d'un nombre de participants occasionnels égal à ...

3- Explorer les contours de la DF en l'associant à d'autres pratiques ...

4- Formaliser l'identité du processus DF.

5- Etendre les expériences et les ateliers DF.

Par ailleurs, une chose me manque parfois dans les ateliers, ce sont des moments de reconnaissance réciproque de l'immense richesse humaine échangée. Je ne sais d'ailleurs pas moi-même comment reconnaître tout ce que je reçois des uns et des autres, ni comment remercier chacun.

A plus.

Laurent

Commentaires d’Andréine

Je trouve ce message remarquable à bien des égars.

La célébration du divin et de l'humain me renvoie à Epicure : « Vivre comme un dieu parmi les hommes » (le « comme » est important). Vivre sensitivement, réhabiliter les sens que notre culture éloigne et dénigre le plus souvent (la chair est pécher, les sens sont trompeurs etc.).

Les quatre objectifs de forme de la danse forum ainsi résumés par Laurent forment bien des étapes qui se dessinent pour le devenir de la danse forum.

Quant aux moments de reconnaissance réciproque, nous avons mesuré le manque quand pour la première fois nous sommes allés au café du coin le 15/3/06. Le bonheur ressenti était inégalé. Nous nous sommes demandés ce qui nous avait empêché de nous réunir auparavant : pas trouvé le bon bar, heure tardive, indisponibilité pour certains etc.

Cultiver la danse forum, l'amitié, son jardin, Montaigne n'est pas loin, ni Epicure.

Voici ce que j'avais à dire sur ce message de Laurent, à qui je souhaite prompt rétablissement, qu'il revienne vite avec pioche et binette, iris et orchidées sauvages embellir comme il sait le faire ce beau jardin à deux lettres DF.

Andréine
Réflexions, par Nadine :

Les mots de certaines personnes, quand elles parlent au plus près
d'elles-mêmes, de leur art, de leurs réflexions, me font comme si elles
parlaient de danse...

C'est le cas de Christiane Rochefort dans « C'est bizarre l'écriture »,
de François Roustang dans « La fin de la plainte », ou encore de Fernand
Deligny dans « A propos d'un film à faire », de Renaud Victor, film
sobre et magnifique que j'aimerais partager avec vous un jour...

Voilà par exemple quelques mots de Deligny (je ne connais pas leur source) :

«La bêtise n'est jamais muette, ni aveugle. Si bien que le problème
n'est plus de faire que les gens s'expriment, mais de leur ménager des
vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient
enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n'empêchent pas
les gens de s'exprimer, elles les forcent au contraire à s'exprimer.
Douceur de n'avoir rien à dire, droit de n'avoir rien à dire, puisque
c'est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de
raréfié qui mériterait un peu d'être dit.»

Réactions d’Andréine :

Roustang et Deligny ont ceci en commun de chercher du côté du langage
non verbal.

J'ai aussi découvert Deligny récemment par quelqu’un de sa trempe,
et c'est comme si un manque, un vide vibrant se comblait pour moi.

Que le Del ait réussi à faire cette œuvre de philosophie pratique, à travers la vie
commune avec les délinquants puis les autistes, me tient chaud au cœur : savoir
que c'est possible d'être pleinement avec ceux que la société relègue, et qu'ils
prennent leur vie en mains. Le silence, Deligny l'a mis en œuvre, et ce silence-là
travaille au corps et à l'esprit, comme un miroir lucide et bienveillant.



Je reviens d'une nuit de rêve et de travail.

Je poursuis la réflexion ébauchée dans mon mail sur l'atelier « Tension et créativité » en précisant autant que faire se peut ma position « dans l'histoire ».

Le séminaire londonnien « Science computationnelle et créativité » a été une bouffée d'air frais pour moi : lorsque l'art s'allie à la science, les questions deviennent plus importantes que les réponses, qui n'ont de sens que si elles ouvrent l'espace à d'autres questions.

Dans la salle, j'ai vu des artisans, qui soumettaient le fruit de leurs efforts, et un public sensible à l'honnêteté du travail. L'émotionnel reprenait sa place au lieu de l'envahir.

En voici quelques touches, évanescentes, que j'ai pu cueillir au vol comme on va à la pêche au filet. Seul ce qui émergeait à la surface de l'eau sous un angle visible pour mon regard m'a été accessible.

Ces quelques prises allaient dans le sens de ma propre recherche par le choix des mots, tout en donnant une lisibilité nouvelle par leur ordre ou leur relative proximité.

Par exemple : « nécessité pour la chose juste ». Deux concepts mis ensemble de façon si sobre que l'on réalise que l'un ne peut aller sans l'autre.

Allier signature et humanité : la Vallée des Merveilles montre des graffitis de l'Age du Bronze, vénérés, et quelques graffitis plus récents, considérés comme du vandalisme. Malgré moi, à la lisière extérieure du site protégé, protégée moi-même de l'orage, je n'ai pu m'empêcher de graver. C'était juste irrépressible, « fondemental ». Visible ou invisible, la signature a besoin de s'inscrire, fusse-t-elle à travers le secret.

Cerner le minima pour ouvrir au maxima : sept mots qui résument trente ans de recherche. Le minimum nécessaire et suffisant jamais définissable. Espace minimal(iste) indisséquable ?

Discerner créativité et amélioration : le Vijnana Bhairava du Shivaïsme cashmirien traite de cette question délicate avec la fulgurance de « l'épée de diamant » et laisse la coupure vivante.

Un « système qui trouve des choses intéressantes » réveille de l'ennui, de la stagnation stérile et autosatisfaisante.

Finir une œœuvre par l'incomplétude : le seul compromis valable à mes yeux aujourd'hui.

Andréine
Ce n'étaient pas les sept merveilles du monde, mais presque: sept danseurs qui se sont coltinés à la difficile question de la tension. Je mets entre [...] ce qui n'engage que moi.

Le premier travail a été d'accueillir la tension inconditionnellement. L'envie de s'en débarrasser a été délaissée pour répondre au besoin de cohésion et de recentrage qu'elle exprime. Une tension involontaire : nous nous sommes demandés comment l'observer et aller avec, sans chercher à la modifier tout en la laissant évoluer.

Grâce à la contraction passive, le corps s'est mis en équilibre instable pour répondre au besoin ressenti de tension de telle ou telle partie du corps. Les pressions passives, réalisées par la seule force de gravité, ont fait cheminer la tension où se trouve le besoin. Enfin, les étirements passifs, où le corps prend appui pour étirer tel muscle, tel tendon, ont rendu à la tension son élasticité. Ainsi, la passivité dans la contraction, la pression et l'étirement permet de suivre la sensation de tension au plus près de son travail de cohésion, tout en laissant le champ libre à l'involontaire.

Les stéréotypes de la tension sont tombés un à un. Nous avons découvert qu'elle peut être positive, et même nécessaire, qu'une fois accueillie elle fait émerger les émotions sous-jacentes, ce qui demande un certain apprivoisement de l'involontaire et des émotions.

[Si l'inconscient passionne depuis Freud, l'involontaire cherche encore le génie qui saura l'expliquer au monde et en montrer la valeur et la pertinence dans l'équilibre physique et psychique d'un individu. Cela éviterait à quelques électrons libres de chercher tout moyen de diriger, manipuler l'involontaire pour le solliciter (rebirth, bioénergie etc.). L'involontaire ne s'atteint pas par la volonté, ou bien il devient du défoulement.]

Que la douceur puisse naître de l'accueil de nos tensions reste inexpliquable pour nous, mais nous l'avons vécu.

Mais c'est surtout lors de la rencontre de deux individus et de leur tension « accueillie » que nous avons été surpris : au lieu de se décupler et s'affronter, les tensions se partagent et deviennent créatrices. Les corps en tension pendant le forum se sont mis à danser vraiment, en exerçant leur créativité. Les mouvements étaient imprévisibles, innovants, étonnants, percutants.

Cela est venu tout seul : nous avons élargi le champ d'investigation de la tension à l'espace, au temps et au poids. Comment utiliser les directions comme forces de mise en tension, comment distancier le rythme de la danse de celui de la musique pour les mettre en lien tendu/vibrant, comment faire se côtoyer légèreté et pesanteur pour révéler et épanouir le geste.

Le fil a ainsi commencé à se dérouler dans le labyrinthe de la créativité...

Jusqu'à récemment, regarder la vidéo de chaque atelier nous servait de support à réflexion, pour faire le point, un bilan provisoire. Mais depuis quelques ateliers, cela devient un plaisir réel. Voir la structure de la danse émerger sans être voulue reste incroyable à nos yeux.

- La soirée à Venelles -

Deux d'entre nous revenaient d'un séminaire à Londres de trois jours, autour de la créativité computationnelle en musique, peinture, littérature et même... humour. Je reprends ici les points que nous avons abordés en soirée, plus mes notes pendant le séminaire, d'après les travaux des chercheurs scientifiques/artistes dont 25 ont donné une conférence.

- La question de la signature d'une œuvre y a été abordée, signature pour l'instant impossible à gommer lorsqu'il prend l'envie à un artiste de s'en défaire. Nous sommes des êtres « finis » (non infinis), et ce serait pour cela que nos œuvres ont une signature personnelle. Une signature, un style, sont définis par des spécificités de l'œuvre, des détails caractéristiques, plus une sensation globale. Un peu comme les ressemblances entre les membres d'une famille.

Une abstraction totale, impersonnelle, est impossible pour l'artiste, puisque c'est lui qui définit l'acceptabilité de son œuvre. Seule l'utilisation de robots pourraît peut-être accomplir cet effacement de la signature, mais l'artiste en question n'est plus sûr de s'en réjouir : cela reviendrait à admettre que le robot signe son œuvre de robot, se mettant sur un plan d'égalité avec l'être humain. Se détacher de la créativité humaine pour mieux la cerner, tel est l'enjeu.

- La place du hasard dans la créativité a été abordée, celle de la synchronicité, de la polychronicité. Ce sont des concepts avec lesquels nous nous familliariserons peu à peu, développés déjà par John Cage en musique, Merce Cunningham en danse et Eugenio Barba en anthropologie théâtrale dans les années 60.

- Nécessité pour la « chose juste » (necessity for the right thing).

- Pendant le séminaire, la difficile question de la créativité de la Nature (évolution des êtres vivants, ADN, homéostasie - capacité des êtres vivants à maintenir leur équilibre physiologique -, mutualisme, symbiose, parasitisme etc.) versus la créativité humaine n'a pas trouvé de consensus. Les uns n'y voyaient pas de différence fondamentale, les autres la revendiquaient haut et fort. Nature et culture continuent à s'opposer dans l'univers créatif.

[Peut-être la pierre d'achoppement se trouve-t-elle dans ce qu'il y a de « nature » dans l'être humain, nature que je situerais personnellement dans l'inconscient et l'involontaire. Ansi l'être humain aurait une créativité de « nature », alliée à une créativité de « conscience et réflexion » fruit de notre culture. Cela représenterait les deux faces d'une même créativité pour un individu dans un certain environnement qui évolue, créativité fruit de son histoire propre, qui évolue elle aussi.]

- L'évaluation de la créativité a été restreinte à l'acceptabilité/appréciation (j'accepte/reconnais, en tant que « connaisseur », que telle œuvre est créative et innovante, sans définir créativité et innovation), de façon à cerner son minima et laisser ouvert son maxima.

- La créativité est différente de l'amélioration.

- La créativité : système qui trouve des choses intéressantes.

- Les émotions sont sources de communication et de créativité.

- La créativité demande : 1- talent, 2- capacité d'appréciation, 3- imagination.

- L'analogie (ressemblance, dissemblance, contraste, métaphore etc.) est une source inextinguible de créativité.

- Pour être créative, une impro doit être intéressante, cohérente et nouvelle.

- La tension est ce qui rend la créativité intéressante.

- La linéarité fait place à la multidimension.

- Contexte, mémoire, action, engagement, réflexion entrent en ligne de compte dans la créativité.

- L'évaluation est toujours subjective et dépendante du contexte.

- La nouveauté : ce qui sort d'une identité. C'est différent de ce qui est créé par le hasard. La nouveauté intrinsèque se limite à ce qui est apparemment nouveau pour l'observateur.

- Le fait de générer, généraliser et compresser fait aller du chaos à l'ordre.

- Une tranformation est mieux intégrée par un mouvement qui va de l'exploration à la construction. C'est ainsi que l'on fait du neuf avec du vieux.

- Il existe deux formes de construction : la construction par catégories, dans laquelle les composants sont des exemples (les habits d'une personne sont composés par exemple d'une veste, d'un pantalon et de chaussettes) et la construction par composition dans laquelle les composants sont des constituants (veste, pantalon et chaussettes constituent tel uniforme).

- Savoir quand arrêter, finir une œuvre, est éminemment complexe. Notion d'incomplétude, inhérente à la créativité. Quelle place donner au vide, au silence dans une œuvre ?

- La compétition en créativité est-elle utile ? Inhérente à la créativité ? Ces questions n'ont pu être tranchées.

- Le minimalisme a été cité comme source de créativité, alliant l'économie de moyens à la plus grande puissance suggestive. Il permet l'abstraction, pouvant s'envisager comme l'essence/saveur non figurative du modèle.

- De la même façon qu'il vaut mieux une intelligence artificielle que pas du tout, mieux vaut une créativité artificielle que pas du tout... dixit les créateurs sur ordinateur.

Pendant la soirée à Venelles, la question nous est revenue de la place de l'involontaire dans la créativité humaine. La réflexion a été faite que la créativité est chez l'homme le propre du conscient et du volontaire. Mais on peut être conscient dans l'involontaire, avec un inconscient toujours à l'œuvre.

De même que l'inconscient sous-tend le conscient, de même l'involontaire sous-tend le volontaire. Probablement la créativité se trouve à la rencontre de ces quatre facettes de l'être humain.

Copier-coller-assembler peut être aussi une forme de créativité où l'on planifie les lignes directrices, et constitue souvent la base de ce que l'on appelle «&nbspimprovisation » :&nbsple geste est pensé, ne serait-ce que de quelques fractions de secondes, en amont de sa réalisation, selon des règles ou contraintes établies.

Mais dans la « danse de l'instant », où le « moment décisif » est seul maître à bord, nous expérimentons que l'on peut produire un mouvement sans le penser en amont, et sans qu'il ne soit « n'importe quoi ». La fulgurance d'un tel mouvement est inégalée.

La question devient alors : comment puiser dans son histoire, sa culture et son environnement, tout en innovant, en accord avec soi. Comme disait un cuisinier célèbre en « cuisine nouvelle » : - « La créativité, c'est ne rien reproduire ».

Dans le déroulement de l'atelier, l'émergence de la sensation, puis du thème commun, puis de sa forumisation se fait de plus en plus « en souplesse ». C'est un bon signe, n'est-ce pas ?...

Andréine
Nadine :

Lorsque je m'essayais
au théâtre il y a un peu moins de 10 ans, j'avais cette impression très nette,
très profonde, que si j'étais « fausse » sur scène c'est que j'étais « fausse » dans la vie.
Les deux étaient indissociables, et les deux étaient soumis au même regard sans
concessions... Comme je jouais vraiment mal (je ne comprenais pas du
tout où était le « jeu » là-dedans : sitôt entrée sur scène, je n'avais
qu'une hâte : en sortir !), vous imaginez la piètre opinion que j'ai
tissé de moi-même à travers ma courte expérience théâtrale...

C'est le même sentiment que j'ai retrouvé quelques années plus tard au
cours d'un stage de butô.

Je ne sais pas bien comment font ceux qui arrivent à faire des choses
à partir de là, de cette scène qui met à nu au lieu de révéler.

L'espace scénique de la danse forum me réconcilie avec le regard.


Andréine :

Le rôle du regard porté sur soi dans la danse (et dans la vie) est
probablement au centre de ce que la danse (la vie) a à nous apporter.

Voici ce que j'écrivais à un ami il y a quelques mois, qui me disait
son incapacité à danser devant qui que ce soit:

« Avoir peur de mettre son corps en mouvement devant autrui, c'est
avoir peur de son regard. Le regard, c'est comme les mots, il peut
être destructeur, autant que constructeur. La peur nous renseigne
sur les dangers réels pour soi.

On peut commencer par en tenir compte, de la peur. A la laisser
nous sculpter, nous mouvoir, pour mieux l'accueillir. Avez-vous vu
du butô d'origine ?

Puis je pense qu'il faut éduquer le regard du spectateur, pour qu'il
soit inconditionnellement accueillant, et que le corps en mouvement
puisse se donner à voir. Le corps en mouvement s'expose mille fois
plus que le corps immobile, qui déjà s'expose tellement!

Et l'on éduque le regard du spectateur en éduquant son propre
regard. C'est la projection de ce que l'on veut paraître qui met
tout parterre. Si l'on peut se relier à ce que l'on est, tel que
l'on sent et ressent, le regard se recadre avec le bonhomme, si je
puis dire... Je ne sais si c'est une alternative. »

Aujourd'hui, à voir comment éclot la danse mise en forum, c'est à
dire au fond « en regard » dans cet espace scénique protégé de la danse
forum, je réalise la place de l'involontaire et de l'inconscient dans
le processus de réconcilliation avec soi-même et avec « sa » danse/vie.
Lorsque l'involontaire et l'inconscient ont voix, le volontaire et le
conscient sont comme « apaisés », car ils n'ont pas à prétendre, mais à
soutendre.

Soutendre, c'est accompagner sans s'imposer, tendre à sa juste force
la trame sur laquelle va pouvoir se tisser l'œœuvre - au lieu de
« vouloir » créer.

L'œœuvre se relie à sa source.

L'œœuvre ainsi créée n'est pas la démonstration consciente et
volontaire de nos capacités et talents revendiqués et ainsi démontrés
- image lisse et commerciale de soi. L'œuvre devient l'expression de
nos âges à travers notre présent, de notre humanité à travers nos
faiblesses et grandeurs, de notre créativité à travers nos divers
essais, tâtonnements, échecs successifs qui seuls peuvent donner une
chance au sublime d'apparaître lors d'un clignement d'œœil.

Je poursuis ici la réflexion sur l'atelier "Le début de quelque chose".

L'envie et le besoin se sont dessinés dès les premiers mouvements : besoin d'étirer ce dos, envie de faire écraser ce point entre les omoplates, besoin de torsion, envie de réaccorder le centre dur avec la périphérie molle, besoin et envie d'amour. Entre envie et besoin, le cœœur balance, et la raison ne sait pas toujours lequel des deux s'exprime.

Sans attention donnée, le nouveau-né est gravement affecté s'il est privé de contacts sensoriels et d'affection. Le premier des besoins, selon les résultats scientifiques de James W. Prescott dans les années 70 à partir de l'étude des singes, c'est le mouvement.

Le fœtus privé des mouvements de sa mère souffre, comme le bébé privé des bercements et portages. Sa stabilité de base peut en être affectée. La première action d'un corps pour entrer en mouvement, c'est de trouver appui. Sans mouvements, pas d'appuis, sans appuis pas de stabilité, sans stabilité pas d'équilibre. Le mouvement crée l'équilibre.

Le second des besoins vitaux est le toucher. La déchirure de la naissance se passe en allant de 1, l'unité, « je suis le monde », à 2, la dualité : « moi et le monde ». Le monde doit me toucher pour que je le reconnaisse et qu'il me reconnaisse, pour que j'existe face à lui. Si je ne suis pas touché, je n'existe pas. Par le toucher, je gagne confiance, en moi, et en l'autre. Le toucher crée la confiance.

Le troisième besoin vital, c'est l'odorat qui le comble. Le monde pénêtre en moi par la respiration, l'odorat est relié à la respiration qui fait le lien entre moi et le monde. Ce que je sens du monde me relie à lui, son intimité pénêtre dans mon intimité et vice versa, l'odorat est à l'origine de la sexualité, de la rencontre fécondante. Le goût est lié à l'odorat.

Le système auditif puis le système visuel viennent en dernier dans l'ordre d'importance.

Le mouvement dispersé, celui qui ne sait plus dans quelle direction aller et s'agite dans tous les sens sans savoir pourquoi, trouve un réconfort dans le « holding », tel que le décrit Aletha Solter dans « Pleurs et colères des bébés et des enfants ». Il est difficle à accomplir.  On maintient l'enfant dans ses bras sans l'empêcher de se débattre mais assez serré pour qu'il ne puisse s'en aller. On l'autorise ainsi à exprimer au sens littéral du terme ses colères et frustrations, et on lui offre les appuis qui lui manquent, à l'origine de l'agitation.

Nous avons eu une belle démonstration de holding spontané, non calculé, lors de l'atelier. Seul un pied dépassait et bougeait... par moments.

Dans le forum, deux fois, le besoin de danse et le désir de danse se sont observés. Que de délicatesse à l'œœuvre pour trouver un bout, un début de contact !

Cet atelier a été la suite du « début de quelque chose », d'il y a deux semaines. Les différentes phases de l'atelier s'articulent de façon plus « huilée ». On chemine de la sensation aux besoins, des besoins au thème (décidé coopérativement à la fin de la mise en route), du thème à l'improvisation (sur ce thème), de l'improvisation par les danseurs à la problématisation par les spectadanseurs, de la problématisation aux essais d'évolution ou de résolution, par les danseurs et les spectadanseurs. On démarre ensemble, pour se séparer (prendre du recul/donner à voir) puis se retrouver en une œœuvre commune.

La soirée m'a fait penser aux cercles concentriques qui se dessinent autour de l'impact du galet jeté dans l'eau dormante. Henri Cartier-Bresson, Robert Bresson et Georges Braque se sont « retrouvés » autour de l'idée du « moment décisif », chacun à sa manière, inspiré de près ou de loin par ce petit livre du « Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc ». La danse forum, par l'exigence de la sensation de l'instant dépourvue de tout artifice (autant que possible...), est mise en mouvement par ces ondulations qui se propagent sans même qu'on les perçoive, plusieurs générations après.

Mais les satellites existent, autant que de galets jetés dans l'eau qui la font se réveiller. Je pense à ce livre remarquable de Varenka et Olivier Marc :  « Premiers dessins d'enfants », les tracés de la mémoire (Nathan). P. 201: « Les photographes H. Cartier-Bresson et sa femme Martine Frank ont inlassablement parcouru la terre entière l'un et l'autre en attirant l'attention sur le drâme de l'enfance. Leur amitié nous a accompagnés au cours de l'élaboration de ce livre et nous a permis de l'illustrer des dessins d'enfants privés de liberté... »

Il est question (avec ces bébés âgés de 15 à 30 mois) de « dessins bouleversants de vérité, fascinants de spontanéité, taillés dans le vif, parfois cruels, mais toujours faits sans recul ni hésitation. »

J'y vois l'aube de la danse.

Andréine

PS: références des études de Prescott:
http://www.violence.de/prescott/bulletin/article.html
http://pros.orange.fr/tansen/bioethics//prescott/canadasenate-fr.htm

Notre soirée du 5 mai 2007, après la danse forum, se fera en rapport avec les réflexions de Robert Bresson, Henri Cartier Bresson et Georges Braque, autour du thème de : « le moment décisif ». Chacun est invité à amèner ce qu'il a « collecté » sur ces trois artistes.

En avant-goût, voici quelques perles de Henri Cartier-Bresson, et les réflexions qu'elles ont amenées dans le monde de la photographie, du journalisme et de l'art. Egalement des citations de Braque, qui formeraient volontiers, il me semble, notre pain quotidien de questionnements en danse forum.

Andréine

http://expositions.bnf.fr/hcb/lecon/index.htm

Dans une interview au Monde du 5 septembre 1974, il [H.Cartier-Bresson] insiste sur la nécessité de « s’abstraire, de ne pas essayer de prouver quoi que ce soit ».

«La photo ne veut rien dire, elle ne dit rien, elle ne prouve rien (…) Avoir investi dans la photographie cette valeur de « preuve », affirme-t-il, a créé la concurrence et les photos « bidons ». Quand il s’agit d’une vision personnelle, il n’y a pas de concurrence. Ce qui compte, ce sont les petites différences, les « idées générales » ne signifient rien. Vivent Stendhal et les petits détails ! Le millimètre crée la différence. Et tout ce que prouvent ceux qui travaillent dans la « preuve », c’est leur démission devant la vie. » [....]

« S’abstraire, ne pas essayer de prouver quoi que ce soit » : cette référence au Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, ouvrage de Herrigel que lui donna un jour Braque, est elle aussi connue et constante, mais elle mérite qu’on y revienne, et qu’on s’y attarde.

De quoi s’agit-il pour le photographe ? De parvenir autant que faire se peut à l’oubli de soi pour atteindre une cible qui cesse donc dans cette fraction de seconde d’être nettement déterminée. C’est tout le contraire de la pratique contemporaine qui consiste à se mettre en avant - et si possible devant les autres - pour capturer une proie dont les contours sont préalablement dessinés. Se mettre en avant, ne pas s’oublier, oublier de s’oublier pour ainsi dire, c’est mettre entre soi et le monde non pas une subjectivité légitime, mais prioritairement une idéologie et une identité dont on est porteur au détriment de celle qu’on a devant soi, qui devient par conséquent autre chose. Ce qu’on capture dès lors est forcément dé-réalisé, c’est pourquoi il est tout à fait logique de dire qu’une photographie, et en particulier un tel procédé, ne prouve rien. Croyant avoir été au bon endroit au bon moment, on ne revient qu’avec une image préfabriquée, pour laquelle un déplacement était finalement inutile sauf, comme on disait autrefois dans les rédactions, pour aller « chercher de la couleur ».

Ces questions de l’intention et de la preuve sont absolument cardinales si l’on veut bien comprendre à la fois le sens, l’orientation, qu’Henri Cartier-Bresson a voulu donner à tout son travail, et les contresens formulés par les pratiques contemporaines du photoreportage.

Les trois principes, énoncés par lui-même, qui définissent le temps et l’espace où il a évolué sont clairement établis dans tous ses textes et propos connus : le hasard objectif emprunté à André Breton marque le croisement du temps et de l’espace ; l’instant décisif emprunté au cardinal de Retz désigne le moment précis du déclenchement, du tir ; enfin la géométrie, qui nomme la forme et la composition, reprend la devise qui fut gravée à la demande de Platon au fronton de l’Académie : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». Or c’est toujours autour de ce tripode que se déploient les dévoiements de la photographie dans son usage ou sa lecture documentaires.  »

http://www.evene.fr/celebre/biographie/georges-braque-315.php?citations

Les citations suivantes de Georges Braque sont tirées de « Le jour et la nuit » et des « Pensées sur l'art » :

« C'est l'imprévisible qui crée l'événement. »

« Il n'y a que celui qui sait ce qu'il veut qui se trompe. »

« L'action est une suite d'actes désespérés qui permet de gagner l'espoir. »

« La vérité n'a pas de contraire. »

« J’aime la règle qui corrige l’émotion. J’aime l’émotion qui corrige la règle. »

« Avec l'âge, l'art et la vie ne font qu'un. »

« En art, il n'y a pas d'effet sans entorse à la vérité. »

« Les preuves fatiguent la vérité. »

« Où l'on fait appel au talent, c'est que l'imagination fait défaut. »

« Le vrai matérialiste, plus il descend dans la matière, plus il exalte la spiritualité. »
Extrait des Pensées sur l'art

« Ce n’est pas le but qui est intéressant, ce sont les moyens pour y parvenir. »

« Le tableau est fini quand il a effacé l'idée. »

« La conscience est la mère du vice. »

« Le conformisme commence à la définition. »

« Il faut toujours avoir deux idées : l'une pour tuer l'autre. »
Extrait des Pensées sur l'Art

« La vérité existe. On n’invente que le mensonge. »

« Ce qui est entre la pomme et l'assiette se peint aussi. Et ma foi, il me paraît aussi difficile de peindre l'entre-deux que la chose. »

« Il n’est en art qu’une chose qui vaille : celle qu’on ne peut expliquer. »

« L’art est fait pour troubler. La science rassure. »

« Le progrès en art ne consiste pas à étendre ses limites, mais à les mieux connaître. »

« Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence. »

« Il faut se contenter de découvrir, mais se garder d'expliquer.
La danse autour de la sensation et de l'instant implique que rien n'est pensé d'avance. Ceci a interpelé Yvonne Beaud, metteur en scène, et nous avons discuté largement de deux points principaux, dont je vous fais le résumé.

La question du codage

- Le codage est un outil de création précieux pour le metteur en scène théâtral ou chorégraphique. Il concerne l'utilisation de l'espace, du rythme gestuel et oral/musical. Il se base sur les grands archétypes de nos cultures, et sur l'expérience scénique depuis la Grèce antique jusqu'aux créations les plus récentes. Il est est basé sur les sensations de l'acteur (ou du danseur) qui se déplace sur la scène. Il ne ressent et n’exprime pas la même chose selon qu'il est fond cour ou fond jardin, avant centre ou milieu, selon qu'il se déplace en cercle, courbes ou droites, etc.

Le codage n’est pas fait pour être suivi servilement. Il lui faut être enfreint, bousculé, et surtout mis en dialogue avec la créativité pour pouvoir la nourrir. Sa lecture se fait à plusieurs niveaux, et un niveau peut très bien contredire l’autre. La poésie est faite de cette contradiction aux règles.

Cette connaissance expérimentale qui s'est tissée au fil des siècles est le trésor de metteurs en scène qui se l'approprient et le développent chacun à sa façon, et qu'ils font partager ou non à leurs acteurs. Pour Yvonne, cette connaissance est facilitatrice du jeu des acteurs ou danseurs, qui, lorsqu'ils se trouvent au bon endroit au bon moment, sentent leur jeu « éclore » et devenir vivant. Mais elle laisse aussi l’acteur évoluer sur le plateau. C’est l’acteur qui, par son ressenti va éclairer le metteur en scène sur la complexité de l’utilisation, infiniement variée et subtile, de codes sommes toutes rudimentaires &: froid, chaud, passé, présent, à venir, etc.

Robert Wilson a mené très loin cette recherche non seulement sur l'espace scénique mais aussi sur l'espace gestuel, et en cela il est aussi proche de la danse que du théâtre. Les rapports de directions multiples entre celles du regard, du visage, des épaules et des hanches participent à la pré-expressivité de l'acteur/danseur et établissent des lignes de forces qui jouent avec celles de la scène. Le spectateur ne connaît pas ces codes, mais sent la justesse du jeu.

Nous nous sommes donc posées la question suivante : quel rapport peut avoir l'improvisation réelle, où la sensation de l'instant seule guide le danseur, avec les codes scéniques et gestuels ?

A première vue : aucun rapport, puisque ni le mouvement ni le déplacement ne sont pensés à l'avance de l'instant où ils se produisent.

Et pourtant ! Le lendemain du spectacle d'Emma et Leonardo, Yvonne a décrypté, pour Ken et moi, leurs déplacements selon ses codes. Ils collaient parfaitement avec l'histoire telle qu'Yvonne l'a imaginée, recréée en quelque sorte.

Et plus encore : en revoyant le spectacle en video, elle a vu autre chose, ou une autre histoire, moi de même, d'autres aussi qui étaient présents à la première projection, puis aux autres. On dirait qu'autant de fois le spectateur voit l'enregistrement, autant de fois il découvre de nouveaux aspects. C'est le propre d'une œuvre d'art, qui éclot dans et par l'œil du spectateur en une re-création qui lui est propre, issue de son histoire à lui, de son vécu, passé, présent et à venir, tel qu'il le projette.

Que l'improvisation réelle puisse créer une œuvre d'art peut paraître surprenant, mais quelques uns en témoignent, et principalement les créateurs.

Cartier-Bresson a écrit sur le « moment décisif » en photographie, la capture des émotions-forces. « - Une longue réflexion lui est venue après une lecture du livre de Herrigel : L'art chevaleresque du tir à l'arc ». L'ami que je cite ici est en train de faire une recherche sur cet écrit du photographe.

Cette danse serait-elle une succession discontinue de « moments décisifs » ?

Et quid des codages dans ces moments ?

Il se peut que le dénominateur commun entre les codes conscients du metteur en scène et les codes inconscients du « danseur dans l'instant », se trouve auprès des archétypes. En contactant ses sensations, le danseur contacte sa nature profonde, d'autres diraient sa nature « sauvage » au sens où Clarissa Pinkola Estes en parle dans « Femmes qui courent avec les loups ». Sauvage ici ne veut pas dire « pure », non touché par la civilisation, mais au contraire, l'appropriation involontaire et inconsciente de notre culture dans nos tréfonds.

C'est en cela que laisser agir l'involontaire et l'inconscient prend toute sa place dans cette approche de la danse. Sans cela, pas de possibilité de contacter directement et sur le moment ce savoir ancestral que sont les archétypes.

Ainsi la « danse du moment décisif », s'il est possible ? permis ? de l'appeler ainsi, loin de s'écarter des œuvres fixées, non improvisées, s'en rapprocherait, contribuant à l'œuvre artistique en général. .

- Et c'est là que nous en venons au deuxième point évoqué avec Yvonne.

Je lui disais mon étonnement que cette danse non seulement s'accommode de la video, mais s'en trouve parfois magnifiée, même par la vidéaste amateur que je suis. D'habitude, filmer de la danse, c'est comme « Au théâtre ce soir » à la télévision, c'est au plus ... tolérable. La danse, comme le théâtre, ne supportent pas cette fixation sur l'écran, ils deviennent plats, et jamais leur mise en image n'arrive à la cheville de ce que le spectateur a pu vivre « pour de vrai ». La chorégraphie a dû se repenser pour être filmable, et telle qu'elle est repensée, elle ne donne rien sur scène.

Yvonne, la veille du spectacle me dit alors : « Là, c'est un problème ! 
En arriver à préférer l'image à la réalité de ce qui se passe sur scène, qu’en penser ! ? »

J'argue alors que mon but en filmant est que le regard du spectateur se partage équitablement entre l'image et la danse que l'image donne à voir. Mais la question reste vitale.

Je me pose la question de la réalité. Sur scène, de quelle réalité parle-t-on ? De celle du danseur ? De celle du spectateur ?

Et puis j'en viens à la notion d'image. Le théâtre vivant donne à voir une image, d'une situation, avec des personnages. La danse vivante chorégraphiée donne à voir une image de la danse, abstraite ou narrative.

En quoi et comment se fait-il que filmer, fixer en une image cette vie qui s'exprime, aplatit l'image première du jeu théâtral ou dansé ? Et surtout pourquoi, lorsque l'on fixe l'improvisation selon l'instant, tout le relief et la saveur de l'œuvre sont préservées ?

Nous en sommes venues à la notion du jeu des acteurs de cinéma, par rapport au jeu des acteurs de théâtre.

C'est une question de distance.

L'acteur de théâtre doit grossir le trait et le geste, pour être vu de loin.
L'acteur de cinéma doit se relier à la réalité quotidienne de ses gestes et paroles pour être capté dans toute sa dimension par la camera qui perçoit le moindre frémissement de son visage, de ses mains, ses hésitations, sa détermination etc. Les premiers films, où les acteurs surjouaient de façon théâtrale, nous donnent à voir combien l'artifice prend tout l'espace de l'image.

Cette danse qui vient de l'instant, qui n'utilse aucun artifice, attire l'œil au plus près de la chair dans son espace. Et l'œil de la camera n'en revient pas de tant de beauté, la beauté du corps dans l'espace, des lignes qui l'animent. Elle magnifie non pas dans le sens qu'elle rend plus beau, mais dans le sens qu'elle agit comme un microscope ou une forte loupe sur ce qui « fait » la vie. Elle témoigne de cette palpitation de la vie.

En cela, la camera restitue à cette danse son intimité. La projection de son image, simultanée à la danse, en fond de scène permet (éventuellement) au spectateur de s’affranchir de la distance entre la scène et le plateau. Cette danse mérite d’être vue sur plusieurs angles.

Cela m'amène aux lieux de la danse. D'abord populaire et de groupe, inscrite dans les espaces quotidiens, la danse est devenue classique à la cour des rois, puis a été transportée dans le théâtre à l'italienne qui met le public fâce à la scène rectangulaire. Yvonne nous rappelait comment cette boîte décorée du théâtre, où le spectacle pouvait être plus dans la salle que sur la scène, a fait place de nos jours à la boîte noire où l'image prime : tout se concentre sur la scène.

En projetant l'image sur un écran en fond de scène, l'image de la danse fait, de la boîte noire qu'est devenu le théâtre, la camera de la danse, qui se regarderait elle-même : l'image des corps vus du public et l'image des corps vus de la camera se superposent et dialoguent ou se disputent en une multitude de points de vue mouvants, dégageant l'œil du spectateur de sa frontalité obligatoire pour explorer d'autres mondes donnés à voir.

Ajouter à cela un miroir sur scène, dans lequel la caméra se mire ou donne à voir, et Orphée déboule dans la boîte noire, de sa longue remontée des enfers, pour humer la beauté du monde, pour laquelle je me perdrai volontiers...

Andréine

En allant sur Google, voici ce que j'ai trouvé :

http://www.onf.ca/trouverunfilm/fichefilm.php?v=h&lg=fr&id=33871

Crisis, Lonely Boy, Chronique d'un été. Ces films vous sont peut-être inconnus, mais leur influence s'exerce partout chaque jour, tant au journal télévisé que dans les vidéoclips, ou sur Internet. Née au tournant des années 50 et 60, la révolution du cinéma vérité (ou cinéma direct) fut lancée par une bande de cinéastes passionnés, exaspérés par les documentaires guindés qu'on présentait alors. Leur manière de travailler et leur désir inébranlable de filmer le réel comme ils le voyaient ont bouleversé non seulement le style documentaire mais tout le champ cinématographique. Ce long métrage présente de nombreux extraits des classiques du cinéma vérité et relate, pour la première fois, les péripéties d'une révolution qui a transformé pour toujours notre manière de faire du cinéma. Cinéma vérité : le moment décisif est signé par Peter Wintonick, qui a aussi réalisé Manufacturing Consent : Noam Chomsky and the Media, documentaire acclamé partout dans le monde; il est produit par Éric Michel dont le film, 50 ans, réalisé par Gilles Carle a remporté une Palme d'or à Cannes, et par Adam Symansky, gagnant d'un Oscar à Hollywood.
Nadine : « Contacter les sensations » (et encore plus « contacter LA sensation »), est une expression qui fait sens dans l'espace protégé de notre atelier ; mais sorti de là, j'ai pu expérimenter qu'elle charrie derrière elle tout l'arrière-monde du développement personnel et de la Recherche du Soi, ce qui personnellement me dérange vu que je ne me situe pas là du tout. C'est dommage.

Andréine : La sensation, au sens premier où nous l'entendons pendant la danse forum, concerne le poids, espace, temps, consistances, températures etc. Ces sensations-là sont loin des préoccupations des partisans du développement personnel. Est-ce que je me trompe ?

Nous ne cherchons pas non plus à l'interpréter, cette sensation. Elle nous meut et éventuellement émeut, c'est déjà beaucoup.

Interpréter la sensation ou les événements est au centre du développement personnel : si j'ai mal au genou, c'est que je ne veux pas plier devant l'adversité, si j'ai mal au dos, c'est que j'en ai plein le dos de cette situation, si je rencontre un ami par inadvertance alors que j'ai pensé à lui la veille, ce n'est pas un hasard... Dans cette disposition d'esprit, la réappropriation de ce qui nous arrive passe par la responsabilisation et le sens donné à l'événement : tout devient logique, et chacun mérite son sort.

Tel que je l'ai compris, le « développement personnel » (et « sa » recherche du Soi) axe sa recherche sur l'instinct et l'intuition, dans ce qu'ils auraient « d'originel », non spolié par l'éducation et l'apprentissage, et loin de l'ego, fruit du conditionnement de l'être social.

Il est vrai que les sensations sont souvent associées à l'instinct et à l'intuition. On dit communément : je fais cela instinctivement parce que je le « sens » ainsi.

L'instinct et l'intuition sont éminemment respectables, mais discerner en eux la part de d'imaginaire, d'affabulation ou de devinette est parfois chose délicate ! Se libérer de tout conditionnement partisan, gage d'une intuition juste, est éminemment difficile.

Je me suis souvent trompée en suivant mon « instinct » et mon « intuition » (pas toujours !) mais les sensations au sens premier ne me trompent pas. Elles sont subjectives, sont faites de mon histoire, elles me disent la réalité telle que je la perçois et en cela sont indéniables. Elles me disent ce que les choses me font.

Au lieu s'essayer d'échapper à mon conditionnement, en fait je m'approprie (grâce à mon discernement) mon conditionnement physique, émotionnel, culturel,intellectuel en me reliant à mes sensations, dans ce que ce conditionnement m'a permis de développer. L'enfant sauvage, indemne du conditionnement humain et de la parole en dit long sur la nécessité structurante de l'interaction avec d'autres humains : sans langage, sa sensitivité (tactile et auditive surtout) est extrêmement réduite, sans parler de ses sentiments ou de son intellect.

Donc, la sensation.

D'un jour à l'autre, mon poids à la balance ne change guère. Mais la sensation de mon poids peut changer considérablement: si je suis tendue, je ne sens pas mon poids, si je suis heureuse, je me sens légère, si je suis préoccupée : lourde et gauche, si je suis apaisée lourde mais souple et agile. C'est involontaire, je ne fais que constater.

Dans toute cette fluctuation de la sensation, je ne suis pourtant pas dans l'imagination, l'affabulation ou la devinette, ma tension est bien réelle et m'affecte, elle peut s'exprimer par des crampes, visibles et constatables par tout un chacun.

Si je veux évaluer le poids mesurable, je le peux aussi par la sensation, fruit d'un apprentissage qui me permet d'évaluer un poids physique. Plus je m'exerce à cette évaluation, plus je suis exacte. La sensation s'éduque, qu'elle soit subjective ou qu'elle se rapproche de l'objectivité, et cela dès l'enfance. Nous sommes donc avec deux réalités incontestables qui peuvent très bien coexister et parfois se rejoindre : le poids à la balance, et la sensation que j'ai de mon poids.

L'intuition du poids serait plus aléatoire, car au lieu de me fier à la sensation physique ou subjective du poids, je me fierais à mon inconscient, susceptible de me donner la réponse correspondant à l'objet « réel », indemne de mes sensations aléatoires et changeantes. Cela fait de « l'inconscient collectif » un territoire d'omniscience sur lequel l'individu viendrait se brancher de temps à autre. Je dirais que l'intuition fait le saut au dessus de nos sensations subjectives, pour arriver à une réalité susceptible d'être appréhendée « directement » (via l'inconscient ?).

C'est ce que font les radiesthésistes : ils prennent un témoin support de leur question, et leur main (par l'intermédiatre du pendule) ou leurs baguettes, ou encore leur pouls va leur donner la réponse selon un code choisi par leur conscient et adopté par leur inconscient. Il leur reste ensuite à vérifier la véracité du résultat ainsi reçu - et à ne pas se prétendre omniscients. Et je ne suis pas sûre que la récupération actuelle, par les pourvoyeurs de « développement personnel », du concept d'inconscient collectif cher à Jung le ravirait.

C'est pour cela qu'au fond intuition et sensation jouent au chat et à la souris, la première ayant besoin de la deuxième pour être perçue et justifiée - mais la deuxième pouvant très bien vivre sans la première. Quoique !

Il y a de nombreux exemples où il est difficile de définir si ce qui a agi est l'intuition, ou la sensation, ou les deux simultanément. Lorsque Bernard a choisi de manger du carvi parmi toutes les plantes que je lui apportais en Suisse à chaque promenade, il a appris trois ans plus tard que le carvi était spécifique pour guérir de l'appendicite (dont il souffrait à l'époque). La sensation (directe, sans pendule ni quoique ce soit) de son besoin l'a guidé. Mais on peut aussi appeler cela une « juste intuition », si l'on tient compte du fait qu'il n'avait pas la connaissance préalable que le carvi avait ces propriétés médicinales.

L'instinct et l'intuition pourraient très bien s'envisager comme fruit de notre vie et des expertises qu'elle a développées, à la manière des poupées russes: une expertise bénéficie de celles qui lui ont précédé. Nous sommes très loin du paradis originel.

En danse forum, nous voici en contact avec nos sensations, les plus simples et immédiates lorsqu'on observe comment on se sent, sans véléité d'aucune sorte. L'accueil inconditionnel de nos sensations nous fait nous les réapproprier, ce qui provoque quelques fois une appréhension qu'il faut bien se garder de gommer. Il y a un apprivoisement nécessaire semble-t-il entre nous et nos sensations, tellement elles sont chargées émotionnellement et culturellement. Une simple tension physique n'est pas de mise dans notre univers mental et culturel: on lui préfère la détente, signe de « bien-être », de capacité à gérer sa vie et à relativiser etc. (Quitte a porter le masque du mec bien dans sa peau, comme l'ont très bien joué les acteurs lors de la rencontre danse-théâtre forum.)

Mais ce que l'on a souvent expérimenté dans cet atelier, c'est que l'apprivoisement progressif de ce monde de l'involontaire, que reflète la sensation, peut dégager une véritable réconciliation avec nous-mêmes. Me réconcilier avec mes tensions les a plus fait partir que tous mes essais pour les éloigner ! Elles n'ont plus eu besoin d'être là pour rassembler ce qui avait été dispersé, ou recentrer ce qui avait été « décentré », par le traumatisme du jugement et de la mise en défaut: la réconciliation a fait le travail pour elles, en quelque sorte.

En écrivant, je m'aperçois que je fais un parallèle entre inconscient et intuition/involontaire et sensation. Mais je crois bien que ces mots veulent dire des choses un peu différentes en langage courant, en psychanalyse, en philosophie, dans les religions anciennes ou dans la mouvance New-Age. A voir. Ici, je me place dans le langage courant, peut-être anthropologique.

Nadine : au tout début une autre question était là aussi : est-il possible de filmer deux danseurs sans que ça influe sur leur danse ? Il me semble qu'à la naissance de leur discipline, les ethnologues observaient les gens et rapportaient leurs observations « objectives », comme s'ils avaient été invisibles...puis ils se sont avisés que « l'observateur influence l'observé », et de nouvelle méthodes d'études  ont vu le jour, le chercheur devait s'immerger dans la culture étudiée pour mieux se faire tout petit, et peut-être aussi observer des choses de la vie quotidienne et intime... et là, notre question, en tout cas ce que j'en avais compris, c'était : mais si on est dans les sensations, est-ce que ça serait possible d'observer (filmer) sans influencer ?

Andréine : Oui les ethnologues ont fini par reconnaître qu'ils influençaient les circonstances et personnes de leurs études par le seul fait de leur présence et de leur observation. Les physiciens et scientifiques en général ont fait le même constat pendant leurs expérimentations : même lorsque le protocole est mis en place de façon à ce que la part d'influence soit insignifiante, on se rend compte qu'elle ne l'est pas (Bernard en parlerait mieux que moi).

Il n'y a donc pas d'observation qui n'ait pas d'influence. C'est un peu ce que j'appelle venir sous les projecteurs: observer place l'observateur sous les projecteurs, par le simple fait qu'il se mette en contact, d'une façon ou d'une autre avec ce qu'il observe. Le contact fait que deux individus ou objets ou sensations séparés sont mis en lien, et rien que cela change la donne. La réciprocité joue automatiquement. Quand je contacte, je suis contactée. Marcher silencieusement avec quelqu'un, ce n'est pas comme marcher seul. La présence parle toute seule.

A partir de là, ce que l'on peut faire, c'est avoir le moins d'influence possible, en ne cherchant pas à intervenir, ni à vouloir quoique ce soit pour l'autre, ni attendre quoique ce soit de lui, bref, en respectant sa liberté entière, en lui laissant le temps et l'espace qu'il veut prendre, tout en étant là et en disponibilité. C'est loin d'être évident ni facile, c'est même presque impossible selon moi, mais c'est là que ce qui se passe devient intéressant ! Pour l'avoir observé, le spontané tolère une certaine dose de maladresse sans en être troublé durablement. C'est d'ailleurs ce qui me touche le plus, cette tolérance !

Par contre, l'intention de l'observateur est rédhibitoire: le spontané s'en rentre chez lui, là où on ne peut le chercher.
Bonnie Bainbridge Cohen, à l'origine du Body Mind Centering (New-Yok,
19973), avait rencontré Haruchika Noguchi, le fondateur du Seitai, et
elle en témpoigne dans son livre "Sentir, ressentir et agir" (édition
Nouvelles de danse) comme d'une rencontre importante.

En lisant son livre, je me rend compte combien le mot "sensation"
fait référence à des approches différentes. Je vois deux pôles
d'approche de la sensation.

Bonnie part surtout de l'imaginaire (et) des représentations
(anatomiques, physiologiques, culturelles) pour éveiller ? nourrir ?
aboutir à ? « incorporer » la sensation. L'impulsion donnée est
centripète, vers soi. La sensation nourrit à son tour l'imaginaire,
en contrepoint, comme le reflux est nécessaire au flux.

Noguchi part de la sensation qui lui évoque des représentations, des
déductions, vers l'imaginaire donc, le mouvement est dynamiquement
centrifuge, l'imaginaire ne venant qu'en reflux.

Bien sûr ces deux mouvements alternent dans chacune des deux
démarches, mais toujours l'un revient vers l'imaginaire comme source
des sensations, l'autre vers la sensation comme source de
l'imaginaire.

L'imaginaire comme source des sensations, c'est le mental qui parle
en premier et se relie au corps, le façonne, le sculpte. C'est une
œuvre élaborée, où l'imaginaire rend sa poésie au corps. Ceci fait
dire à ceux qui pensent ne pas être poètes, que les sensations sont
du domaine des rêves, de la fantaisie, donc quelque chose de pas
fiable du tout.

La sensation comme source de l'imaginaire, c'est le haïku de la
poésie, brute de décoffrage, la suggestion. Le corps parle en
premier, il se relie au monde, nourrit l'imaginaire. Il rend sa
poésie à l'imaginaire. Les sensations deviennent du coup beaucoup plus
fiables pour les cartésiens. C'est là que je situerai le seitai. Et la danse forum? Probablement au point d'équilibre mouvant de ces deux approches de la sensation

Andréine
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés