Ateliers Marseille

Nadine :

«( ...) la danse est ce qui, au-delà de la monstration des mouvements ou de la promptitude de leurs dessins extérieurs, avère la force de leur retenue. Certes, on ne montrera la force de la retenue que dans le mouvement lui-même, mais ce qui compte est la puissante lisibilité de la retenue.

Dans la danse ainsi conçue, le mouvement a son essence dans ce qui n'a pas eu lieu, dans ce qui est resté ineffectif ou retenu à l'intérieur du mouvement lui-même.

Ce serait du reste une autre manière d'aborder négativement l'idée de la danse. Car l'impulsion qui n'est pas retenue, la sollicitation corporelle aussitôt obéie et manifeste, Nietzsche l'appelle la vulgarité. Il écrit que « toute vulgarité vient de l'incapacité de résister à une sollicitation ». Ou encore que la vulgarité est « que l'on est contraint de réagir, qu'on obéit à chaque impulsion ». On définira par conséquent la danse comme mouvement du corps soustrait à toute vulgarité. »

 

Alain Badiou, introduction de « Danse et pensée », ouvrage collectif, éd.du GERMS - p 13.14

 

Cet extrait est un échos remarquable à ce que nous avons traversé pendant cette danse forum. Ce qui est nommé ici « vulgarité » pourrait être, en partie, ce que nous nommons parfois dans nos ateliers le « n'importe quoi ».

 

Nous étions 4, et notre thème était « Résistance ». Y aller ou pas...dans nos sensations, dans le mouvement, sur l'espace scènique....Résister à la musique, aux limites du corps, à tout lâcher...La danse tout du long était tenue, retenue, rendant l'espace vivant de sa mise en tension.

 

La caméra changeait de main d'une danse à l'autre, la musique pouvait être mise par tous à tout moment. Ainsi la forme appartenait à tout le monde, et le petit nombre de participants a favorisé, comme souvent, le fait que le thème soit approprié lui aussi par chacun. La problématisation du thème s'est ainsi faite sans y penser vraiment, naviguant entre conscient et spontané, volontaire et inconscient...

 

Le thème sous-tend la danse de façon inconsciente, mais il est aussi un regard conscient sur la danse qui a lieu. La problématisation ne peut se faire qu'à condition que ses deux pôles trouvent leur équilibre sans cesse mouvant...et que l'on sache le laisser faire.

 

Le jeu en vaut la chandelle !

 

-------------------

 

Samuel :

 

Belle introduction en effet...

Je reprends volontiers le mot de mon ami B. qui m'affirme que "l'on vague à nier"

De la retenue comme résistance à la vulgarité des puissants ?

 

Few reminds of this danse but I send it anyway.

Résister à la douleur qui me taraudait les dents.

Je me souviens que je me suis entêté à arpenter l'espace comme un balayeur qui cherche à ne pas oublier de poussière.

J'ai regardé des torsions et des tensions se faire et se défaire, et j'ai porté mon propre poids d'un côté et de l'autre sans pouvoir m'en débarrasser. Je me souviens du mouvement de balai de mes bras et du frottement contre le lino... Je me souviens d'une pose et d'un soleil frais et d'un aspégic ou deux ! Je me souviens aussi de nos rires à regarder les images après et d'une résistance à une certaine musique qui est revenue deux fois.

 

Amitiés


-------------------

 

Delphine :

 

Ce compte rendu tardif et évolutif me donne envie, d'y aller ou pas...

 

Allez j'y vais.

 

C'était une première danse forum, un premier éveil des sensations, la première fois qu'il me fallait trouver des mots suspendues au corps.

Légere et lourde à la fois, déjà de la contradiction, résister à l'une ou à l'autre des sensations, torsions, attente, détente... y aller ou pas.

Se poser la question, c'est déjà Résister.

 

Du temps pour Habiter l'espace, s"y rouler tout en retenue, timidement, intérieurement...

 

Resister, à ses envies, à ses peurs, à son envie de sortir, pour voir ce qui en émerge enfin

Resister, à l'autre comme refuge ou comme allier,          

tout en ne le rendant pas ennemi

Resister, à la volonté, au pré construit                            

balayer l'espace d'une marche                                                                        

ou de ses mains irresistiblement, ça m'a émue.

 

Y aller ou pas,

comme si la tension d'une fin imminente ramenait le mouvement à l'essentiel,

J'ai le souvenir d'un temps à deux, dos au mur, entre écriture automatique et courbes

Une rencontre de deux énergies qui se résistent

et pourtant s'accordent dans leur désaccord

 

Bien à Vous

 

Nous étions 5 pour cette première danse forum du printemps 2009 à Marseille.

Notre petit groupe était très hétérogène, et la rencontre fut étonnante !

Dès le départ, nous avons décidé que le forum se ferait avec des mots, poésie lue ou scandée, présence de slameurs oblige ! Pas de membrane scénique tracée, mais un espace scénique où nous pouvions circuler aisément sur trois cotés, des livres de poésies posés de-ci de-là ; les mots ont chevauchés la danse, sans arrêts pour se dire ; cette façon de faire a bien fonctionné. Parfois, nous étions sans musique, pour laisser toute leur place aux mots.

Notre thème était : compact. Et il a travaillé dans la forme autant que dans le fond. Deux premières danses vécues comme trop diluées par l'un de nous, et hop, une nouvelle règle s'invente : désormais n'importe qui d'entre nous peut arrêter la danse en cours pour en signifier la fin. La caméra circule, chaque danse sera filmée par l'un d'entre nous. Le thème nous surprend, de son illustration à sa pure abstraction. Jusqu'à un poème de du Bouchet lu au hasard et contenant le mot même, comme si l'auteur, de sa poésie sans air, nous avait dès le départ soufflé son thème.

Une danseuse confirmée était aussi des nôtres, et j'ai pu voir encore à quel point, dans cet espace, chaque expertise a sa place ; sa danse précise et affirmée resserrait encore un peu nos mouvements et l'espace, jusqu'au relief.

Je me souviens avoir perçu, comme une trouée dans le ciel, à quel point le cheminement du thème était inconscient, intuitif, multidimensionnel, autant sinon bien plus que conscient et linéaire. Le thème émanant des sensations de chacun, il les résume et les détermine pour la suite. Ainsi, je pense que plus les participants sont proches de leurs sensations, via leur danse mais aussi leur regard sur la danse, plus le thème suivra un chemin qui a sa logique propre, et fera sens pour chacun comme pour tous. C'est à vérifier. Cela signifierait que cette deuxième ou troisième forme de problématisation que l'on cherche depuis 2 ans serait indissociable de notre travail de la danse en partant des sensations.

Cela signifierait également qu'il y a une vraie exigence à porter, en tant que joker, sur le fait de rester proches de nos sensations. Exigence délicate, à manier avec art. Certainement le plus important se joue t'il au tout début d'une danse forum, dans ce premier exercice de se relier à ses sensations.

Je suppose que plus les participants seront proches de leurs sensations tout du long d'une DF, moins le joker devra faire d'efforts de synthèse pour problématiser le thème. L'idéal du rôle du joker selon moi : laisser faire ! Etre juste garante du bon déroulement de ce qui se déroule...

Encore une idée soufflée ce jour-là par un autre amant des mots : chacun construit son vocabulaire à partir du thème (thème émanant de nos sensations) ; ce vocabulaire se construit à partir de chacun d'entre nous mais aussi ensemble, via le regard sur la danse des autres. Ce vocabulaire, ce style ?, porte donc en lui-même une forme de problématisation du thème. C'est une idée à développer, à creuser.

Tout cela fut joyeux, vivant, débordant parfois, mais aussi concentré, sur un fil, en recherche...un bonheur !

Nadine Gardères
Nous étions deux, avec une certaine envie de ne pas faire grand-chose...

On s'est quand même motivées pour y aller, juste pour pas longtemps,
disions-nous.

Nous ne nous sommes rien dit de ce que nous voulions faire par avance (à
part : pas grand-chose). Si tôt entrée dans l'espace, sans même nous
concerter, nous sommes chacune allée dans notre coin pour nous relier à :
ici maintenant comment on est et ce qui nous traverse...

Et de là... nous sommes peu à peu entrées dans une improvisation
danse-théâtre-voix-marionnettes du tonnerre ! Qui est allé du pur
figuratif (danser avec un balais, faire se parler nos pieds...) au pur
abstrait (des lignes, des gestes), en passant pas de longues pauses et
des moments d'explosion...

Nous n'avons eu à aucun moment la sensation de faire « n'importe quoi »,
restant reliées à nos sensations et besoins, y répondant même.

Et grâce à cela, je pense, l'imaginaire pouvait s'en donner à coeur
joie, se déployer sans que nous ayons à craindre qu'il nous embarque
trop loin de nous. Au contraire, relié aux besoins, l'imaginaire est
vraiment délicieux à explorer !

Nous n'étions pas comme en danse forum sur un espace scénique, mais le
lino sur le sol définissait de fait un espace duquel nous ne sommes pas
sortis, et dans lequel tout se passait. Nous étions à la fois
concentrées comme si nous étions sur un espace scénique, et à la fois
nous prenions les libertés que nous permettait le fait de ne pas y être :
se regarder et rire, faire des commentaires, quitter la concentration
et bouger normalement... J'ai beaucoup aimé cet espace, que je ne saurais
qualifier ; il ressemble un peu aux espaces de jeu des enfants, qui se
permettent aussi, au sein même de leurs jeux, des commentaires et des
réajustements en sortant de leurs personnages et histoires, et dont les
délimitations, comme pour nous le lino, seraient la parole « je ne joue
plus ».

Nadine Gardères

Réaction d’Andréine, le 25 mai 2008

Plusieurs points importants que j'ai relevés dans ce texte de Nadine, avec quelques commentaires...

Le « n'importe quoi » apparaît ici en regard avec sa seule propre exigence intérieure, comme une sensation intime : je suis, ou je ne suis pas, dans le n'importe quoi. Ce repaire de sensation intime me semble fondamental.

Ainsi abordé, le n'importe quoi n'est pas ce jugement castrateur tant redouté avec raison, mais l'étayage qui permet la contruction de sa vie, son art.

Le figuratif versus l'abstrait : ces notions sont comme des poupées gigognes de même taille et donc assez facilement interchangeable, et on peut jouer avec elles à l'infini. Je pense par exemple aux onomatopées rythmiques qui semblent raconter des histoires ou des dialogues, ou au mime qui, à force de réalisme, touche à l'abstraction sublime.

« L'imaginaire relié aux sensations » - c'est toute la différence avec les sensations reliées à l'imaginaire - je le vois comme l'arbre relié à ses racines ; l'un nourrit l'autre : les racines sans l'arbre, cela ne donne pas grand-chose, et l'arbre sans racine, encore moins.

Quant à sortir de l'espace scénique tout en y restant, c'est un plaisir inavouable, de l'ordre du trompe l'œil pour cabinet secret, où l'on s'échapperait pour retrouver le goût du quotidien, ce qui est un nouveau trompe l'œil qui se cache dans le premier.

C'est du bon sang, tout cela, ça coule à flots de vie !

Andréine Bel


Nous étions sept danseuses pour cette première danse forum à Marseille,
dans le grand garage de ma maison.
Aucune - à part moi - n'avait déjà participé à une danse forum.

Après une introduction pour contextualiser cette pratique, nous avons
assez vite commencé. Un premier temps pour se rendre attentives à ses
sensations, et éventuellement nommer la sensation qui prédomine, un
deuxième temps pour se rendre attentives aux mouvements qui font échos à
cette sensation.

Les mots dits et les retours nous ont amené au thème de
ouverture/fermeture, serrer/desserrer... aucune façon de dire ne
convenant à toutes, un geste a été proposé comme thème : d'abord, un poing fermé,
l'autre main recouvrant le poing, puis les deux mains s'ouvrent en éventail,
les deux paumes restant en contact. Ce thème convenant unanimement, nous
sommes parties de là !

Un troisième temps, donc, pour se laisser imprégner du thème, le
laisser faire corps et mouvement. Pour certaines, le fait que le thème
soit un geste et non un mot les a aidées à ne pas « penser » le thème.

Après une pause, nous avons commencé une danse forum. Le public était
invité à entrer sur l'espace scénique dès cette première danse.

Je ne me souviens pas bien du déroulement exact des danses. A un moment,
le problème a été posé du duo fusionnel avec lequel il est difficile
d'interagir ; nous somme reparties de là en mettant en scène un duo qui
avait comme consigne d'être complètement ensemble, et une autre consigne
dans le public d'entrer à un moment pour essayer de danser avec ce duo.
La nouvelle arrivée sur scène, après s'être sentie seule et à l'écart, a
finalement créé un nouveau duo avec l'un des membre du duo, et c'est
l'autre membre qui s'est retrouvée seule et à l'écart... !
Nous avons fini là-dessus, gambergeant sur ce problème qui ne date pas
de la dernière pluie...

Remarques :

- Le fait que le thème soit un geste n'a sûrement pas facilité sa
problématisation... Mais je pense que c'est quelque chose d'intéressant,
à explorer : peut-être que la problématisation elle-même pourrait être
un geste, un mouvement ? Je pense a priori qu'il vaut mieux que cela se
fasse en mots : déjà que cette partie de la problématisation est confuse ! Mais
cela peut peut-être ouvrir des chemins.

- Dés le départ, j'ai dit au groupe que la danse forum, bien qu'ayant
déjà une structure lui permettant de sortir de son chou natal, avait
encore du chemin à faire dans sa structuration, notamment en ce qui
concerne la problématisation qui cherche toujours sa formule... Le fait
de dire cela m'a mise dans une position qui n'était pas du tout celle
d'une spécialiste, mais de quelqu'un qui propose. Autant dans la
première partie, les regards étaient toujours tournés vers moi pendant
les retours, autant dans la deuxième partie, toutes se parlaient, se
répondaient, sans référence forcément à mon avis, toutes se sont
approprié à la fois le thème mais aussi la construction même de la forme
DF : c'était surprenant et très motivant.

Je pense que cela est dû aussi, d'une part, au fait que ce sont toutes
des filles qui dansent ou ont dansé, et d'autre part, au fait que
certaines ont déjà organisé entre elles des ateliers de danse, ou ont
l'habitude d'organiser des choses « sans chef ». Je ne pense pas que je
serai capable d'animer un atelier danse forum avec des gens complétement
étranger à ces deux pratiques : la danse et l'autogestion. Je pense que
la forme DF en elle-même n'est pas encore assez aboutie pour aller se
proposer à « tout un chacun ». Mais je n'en suis pas sûre.

- A aucun moment nous n'avons versé dans la psychologisation, ou dans
des choses trop vagues ou générales... Je redoutais cela, car je
redoutais de ne pas savoir qu'en faire.

- Les participantes étaient contentes de cette découverte ; cet atelier
du mercredi soir sera consacré à toutes les explorations de danse que
nous aurons le désir de partager, et non pas seulement à la danse forum ; mais
nous nous sommes dit que nous en referions d'autres.

Nadine Gardères


Commentaires d’Andréine

Je voudrais réagir à ce CR remarquable de l'atelier de DF qui a eu lieu à Dahdah. Voici quelques commentaires et réflexions, qui demanderaient à être critiqués et complétés.

Le geste comme métaphore du thème, en voilà une idée lumineuse ! A voir sur le long terme, comment cela peut se développer.

Si une problématisation est une réflexion commune à partir d'une situation, elle suppose une analyse et donc une articulation. Il se pourrait que cette articulation puisse se faire par les mouvements directement, c'est d'ailleurs ce qui se produit chaque fois que la problématisation se déplace à la suite d'un essai. Simplement, nous mettons après en mots, ce qui s'est produit avant en gestes.

La problématisation qui se déplace avec les essais, nous avons souvent exploré ce cheminement involontaire. Tant que le changement n'est pas une fuite devant la difficulté du thème ou de la problématisation, il œuvre en intelligence.

Parfois, nous avons dû restreindre notre tentation de changer de thème et/ou de problématisation pour qu'ils puissent se révéler, et nous avons remarqué qu'ils en sortent le plus souvent grandis.

La DF actuelle est-elle assez aboutie pour aller à tout un chacun, qu'il ait fait de la danse ou pas ? C'est ce que nous verrons avec une expérience plus étendue, mais notre atelier de Lambesc le démontre en partie. C'est en tous cas un vœu très cher : danseurs de vie et danseurs de ballet devraient pouvoir s'enrichir mutuellement, les seconds étant simplement un sous-groupe des premiers.

Je me suis souvent demandée comment nous faisions pour éviter aussi facilement la psychologisation. Cela vient selon moi en grande partie du fait que nous avons été intraitables avec la « mauvaise théâtralisation » du danseur qui illustre sans le vouloir un propos, un thème, un ressenti, une émotion, une idée...

Le parti pris aussi de démarrer la danse à partir des sensations et non de leur représentation ou du ressenti émotionnel, de ce qui est (comment nous sommes) et non de ce qui devrait être (comment nous voudrions être), amène le mental à écouter ce qui existe, plutôt qu'à imaginer ou élucubrer des scenarios où l'ego se complaît.

Andréine Bel



Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés