Textes de fond

Ce néologisme est apparu lorsque nous avons réalisé que nous n'abordons pas la danse sous un angle technique, et que pour autant, ce que nous faisons est précis et exigent. Il y a bien quelque chose qui œuvre et nous permet de développer la danse en nous, même lorsque nous laissons de côté la technique, c'est à dire un apprentissage volontaire et guidé de l'extérieur.

Donner à voir ce qui ne se voit pas d'habitude, c'est ce que cherche à faire tout artiste. C'est éduquer le regard, le sien et celui du spectateur, c'est à dire le déconditionner, le déformater, le sortir du jugement et favoriser son discernement, le surprendre etc.

Cette éducation du regard peut se faire chez l'artiste avec l'apprentissage technique, mais celui-ci est en général tellement demandant, astreignant, que la finesse manque le plus souvent à l'appel.

Il s'agit ici « d'imprégnation », auprès de quelqu'un ou de quelque chose, dans certaines conditions, imprégnation qui donne à voir, à penser, à sentir, à vibrer.

Par infra-technique, on désigne ainsi toutes ces mises en place presque imperceptibles qui développent une qualité, une versatilité des points de vue, un recul avec ce que l'on fait.

On pourrait dire que l'infra-technique est à la technique ce que la poésie est à la littérature : elle en fait partie, mais à moins qu'on focalise son attention vers elle, elle ne se perçoit, ni ne se développe.

En écrivant ceci, je pense que je comprends plus précisemment ce que les gitans signifient lorsqu'ils affirment qu'ils « n'apprennent pas le flamenco », alors qu'ils le pratiquent arduement, sous le regard de leurs ainés. Je dirais qu'ils n'apprennent pas la technique, mais qu'ils imbibent l'infra-technique, ils vivent avec et la développent, avec leur vie, par la seule force de leur vie.

Le nom d'infra-technique résonne avec infra-rouge, qui donne à voir ce qui est invisible dans le noir.

Andréine Bel


D'une écriture tremblante
j'écris mon nom
au temple de l'hiver

Wada Gorô
Le temps était venu pour nous, m’a-t-il semblé, de présenter la danse forum en la situant relativement au théâtre forum, à travers quelques points et tendances qui s’en dégagent. Je précise et complète ici ma présentation d’alors, tout en lui laissant son abord schématique et caricatural, car simplifié. L’objet de cet écrit étant de tracer quelques grandes lignes de la danse forum telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui.

- Le contexte

Le TF est né il y a plus de trente ans, d’un pays en guerre et sous dictature. La DF est née il y a quatre ans et a vu le jour lors de la première édition du PBTM en 2005, dans la région de Forcalquier, dans un pays qui n’a pas connu la guerre depuis plus d’un demi-siècle. 

- L’outil

Le TF est un des outils principaux du TdO.
On pourrait imaginer un jour du « Théâtre forum dansé », qui donnerait naissance à une « Danse de l’Opprimé », sous l’impulsion de tels ou tels collectifs, associations, ONG etc.

Mais la danse forum, telle qu’elle se dessine pour nous aujourd’hui, est plus un outil pour mettre la vie au cœur de la danse (et de l’art en général), et la danse au cœur de la vie.

- L’esthétique

Redonner à l’esthétique sa place au sein du TdO a été la préoccupation majeure d’Augusto Boal ces dernières années. Jordi Forcadas va dans le même sens en questionnant l’esthétique du théâtre classique, mettant les outils du théâtre brechtien à disposition du TF.

La DF développe son esthétique en questionnant la danse. Qu’est-ce la danse ? Quand commence-t-elle ? On dit d’un oiseau qu’il danse dans le ciel. On ne dit pas qu’il « fait de la danse ». Toute personne ne fait pas de la danse, mais toute personne danse, et par là-même « devient danseur en dansant », pour paraphraser Boal.

L’esthétique de la DF redonne place à l’involontaire, au fortuit et à la sensation.
L’involontaire est aussi méconnu aujourd’hui que l’était l’inconscient avant Freud. Nos recherches sur l’involontaire pointent son effet structurant, pour le corps et la danse.
Le fortuit, c’est l’ouverture donnée au hasard, sans lequel l’esprit s’endort sur lui-même dans ses habitudes.

Quant à la sensation, elle n’est pas une chose « pure » qui nous viendrait du ciel, indemne de nos ressentis et de notre imagination, ou de notre culture. Elle nous incarne à chaque instant, nous donnant une porte d’accès au spontané et au créatif.

On pourrait dire de l’esthétique telle que nous l’approchons tourne autour de la puissance de l’art, dans la même veine que la « puissance d’agir » chère à Spinoza.

- La technique

Le TF a repris et élaboré de nombreuses techniques théâtrales, jeux et exercices évolutifs, transmis de génération en génération.

Pour la DF, nous parlons plus « d’infra-technique », une technique invisible au premier abord, et qui donne à voir ce qui ne se voit pas d’habitude. Elle ne peut guère s’imiter, car elle demande de l’introspection et un rapport singulier aux sensations pour le danseur, mais elle peut se développer par auto-apprentissage coopératif. Chacun apprend de lui-même et en témoigne aux autres par des retours réflexifs. Ces retours font écho, confirment ou infirment ses propres trouvailles. L’auto-apprentissage coopératif va de pair avec un esprit critique non jugeant.

- Les règles

Celles du TF sont maintenant bien établies, avec des variantes internes possibles, mais qui font que l’on reconnaît le TF de n’importe quelle autre forme de théâtre.

Les règles de la DF sont encore en cours d’élaboration, avec tâtonnements, retours en arrière, bonds en avant. Mais dès le début, la spécificité de la danse s’est imposée à la DF : si la danse commence là où la parole finit, c’est que la danse inclut la possibilité de l’abstraction et de la sensation comme vecteurs d’émotions et de réflexions.

- La politique

Le TF et de TdO sont originellement essentiellement politiques, dans le sens militant, et cherchent à réconcillier art et politique/micro-politique.

En DF, ce n’est pas le côté militant de la politique qui nous a mobilisé. Il s’agit plus d’une micro-politique de la danse, du quotidien.

La danse spectaculaire est réservée en grande partie à des corps minces et souples, vifs et capables de mémorisation. Se réapproprier la danse, c’est voir et défaire les inhibitions, les jeux de pouvoir, la tyranie du beau, etc. C’est reconsidérer le beau, déconditionner le jugement, se déformater, comme le propose par ailleurs le TF.

- Le devenir

Le TF évolue avec ses praticiens, théoriciens et pratiquants, autour d’une ossature qui s’est élaborée longuement.

Le devenir de la DF ressemble plus à une vision pour l’instant, une vision de son potentiel à travers l’éducation critique du regard esthétique dans ce qu’il a de plus vital et nourricier pour l’être.

Andréine Bel

Le concept de danse forum est emprunté à celui de théâtre forum mais se développe autour des spécificités de la danse.

C’est une forme « coopérative » (voir « ancrage conceptuel ») de danse qui sollicite les sensations, la réflexion et l'imagination créatrice (id) pour « problématiser » (id) un thème. Le thème apparaît pendant l'échauffement, il émerge par un aller-retour entre moments dansés et retours verbalisés. Le thème, qui peut être artistique, social, politique, relationnel, naît d'une attention donnée à nos sensations et aux mouvements qui y font écho.

Dans cette approche, comme dans celle du théâtre forum, l’expertise est rendue à l’humain et non à l’interprète qui a la technique la plus aboutie. La « technique » de danse fait place à « l’infra technique ». L’infra technique est invisible, et elle « donne à voir » ce qui ne peut être perçu à l’œil nu : l’expertise du mouvement et de l’art, apportée par le cours de la vie, incorporée dans la pratique. Comme la poésie, elle peut se transmettre mais pas s’enseigner, sous peine de la dénaturer.

La danse forum a pour but de ramener la danse dans la vie et la vie dans la danse, ainsi que d’éduquer le regard, alliant l’esprit critique au non-jugement. Elle coopère avec d’autres arts : poésie, musique vivante, vidéo, peinture, sculpture, installation...

Historique

La danse forum est née d’une expérience de « scène ouverte » le 9 juillet 2005, à Mirabeau, dans le cadre du festival du PBTM, Plus Beau Théâtre du Monde. Je raconte cet événement dans : http://www.danse-forum.info/article-2880222.html

Ce festival a eu lieu du 6 au 17 juillet 2005, dans différents villages de la région de Forcalquier (04), et les intervenants étaient Augusto Boal, fondateur du théâtre forum et du théâtre de l’opprimé, Julian Boal et Sanjoy Ganguli.

L'atelier danse forum s'est développé à Lambesc, près d'Aix-en-Provence (13), à partir de 2005. Peu à peu des danses forum publiques ont été proposées, sous forme de réflexion critique, où le fond et la forme sont développés ensemble, pendant la danse forum et lors du bilan avec le public.

En juillet 2007, le PBTM a accueilli une danse forum publique. Que ce soit au sein de ce festival ou par le jeu d'invitations croisées, la danse forum a toujours à cœur d'échanger activement avec le théâtre forum, le théâtre en général et d’autres formes artistiques.

Depuis 2008, des ateliers réguliers de danse forum ont vu le jour, à Forcalquier et Marseille.

Les danseurs qui présentent la danse forum sont invités dans divers lieux de façon ponctuelle. A ce jour, des danses forum ont été réalisées avec un groupe de création près de Toulouse, avec l'atelier « Chant printemps » à Forcalquier (ateliers de chant et danse avec des personnes en situation d'handicap et le tout public), les Protocoles méta (Ecole Supérieure d'Art d'Aix-en-Provence) en liaison avec CASA d’Avigon, et avec un groupe de recherche sur le corps, à Bruxelles.

Les constituants de la danse forum publique

A - L’espace : Il comprend

- la scène, où se déroule la danse.
- le bord de scène, large d’un mètre environ, sur les deux côtés et l’avant de la scène. Sorte de « membrane scénique » assurant les échanges entre l’intérieur et l’extérieur de la scène, le bord de scène est le lieu où interviennent les autres arts, en dialogue avec la danse.
- l'extra-scène, autour des trois côtés du bord de scène, où peuvent s’asseoir ou se déplacer les spectateurs.
- le fond de scène est constitué par le quatrième côté de la scène, donnant sur un mur, un décor ou un espace vide.

B - Les participants

- les danseurs doivent être au moins deux. Ils élaborent la mise en scène chorégraphique et/ou l’improvisation de départ.
- les spectateurs constituent le public et peuvent devenir danseurs à tout moment, ou introduire de courtes séquences à partir d'autres arts.
- le/la « meneur-se » est garant du bon déroulement de la danse forum, dans le respect de chacun et l’attention à l’autre. Il consulte oralement le public et les danseurs, et si besoin, reformule les questions et les propositions des spectateurs qui élaborent la problématique. Il signale le début et la fin des séquences de danse, de musique et veille à la dynamique de la parole.
- le/la vidéaste peut être une personne extérieure proposant de filmer la danse forum en vidéo, ou l’un des participants qui endosse ce rôle. Ces enregistrements restent en interne à la danse forum, ils ne sont pas divulgués, sauf autorisation écrite. Ils constituent un outil indispensable de travail de reflexion critique pour les danseurs.

C- La danse : improvisée en danse forum, elle se base sur :

- l’expressivité : se relier aux sensations de l’instant et les laisser donner naissance au mouvement.
- la pré-expressivité : l’attention se focalise sur ce qui se passe en amont de l’expression, la position de chaque partie du corps dans l’espace, et laisse l’expression naître d’elle-même sans intention de la produire.
Les deux approches visent à préserver à chaque instant une neutralité de base : avoir un regard extérieur et intérieur à la fois, pour ne pas verser dans le psychodrame ni la danse thérapie qui ne sont pas du ressort de la danse forum.

L’équilibre entre ces deux pôles que sont l’expressivité et la pré-expressivité nourrit une forme d’auto-apprentissage par le discernement et stimule la créativité par la multiplication des points de vue.

Déroulement typique d’une représentation publique

A - La mise en route

L’accent est mis sur l’émergence des sensations avec deux types d’échauffement qui laissent une place à l'involontaire et l'inconscient par l'attention au spontané :

1) L’éveil des sensations : le danseur contacte ses sensations physiques et les accueille inconditionnellement, pour les laisser le mouvoir spontanément et l’émouvoir au sens littéral du terme.
2) L’éveil des muscles : le danseur se rend attentif à la sensation de ses muscles et chaînes musculaires, qui lui indiquent comment bouger spontanément. Le corps s’échauffe et se dynamise par ce processus.
L’émergence du thème : elle se fait d'elle-même, à la suite des retours verbaux pendant l’échauffement. Le thème choisi est ce qui prédomine pendant ces échanges.

B - Le forum

- improvisation par les danseurs, à partir de leurs sensations du moment, en musique ou en silence. Le thème est présent, mais on le laisse agir plutôt que de s'en "occuper". Il travaille en sourdine, ou par résurgences, aux moments opportuns.
- retour verbal des spectateurs qui disent ce qu’ils ont vu et donnent leurs suggestions. Ils formulent la problématisation en ouvrant les questions qui se posent à eux. Problématisation à entrées et paramètres multiples.
- tous les participants se placent autour de l'espace scénique et peuvent sortir de leur rôle de spectateurs pour devenir danseurs, selon la pertinence et la nécessité ressenties à tout moment. Ils peuvent se rajouter ou remplacer un danseur. Ces improvisations se passent en musique ou en silence.
- Le spectateur peut arrêter la danse sur un simple clapement de main, se placer sur le bord de scène et intervenir à travers des formes brèves de poésie, musique vivante, dessin, sculpture, installation etc.
- les variantes opèrent sur un même thème, aussi nombreuses que souhaitées autour de la problématisation qui évolue peu à peu (sans retour en arrière).
- les spectateurs peuvent à tout moment intervenir sur la forme du forum comme sur le fond, demander à ce que l’on s’arrête et réfléchisse ensemble sur ce qui est en train de se passer et aux éventuels problèmes.

C- Bilan général et évaluation critique sur la forme et sur le fond de la danse forum par tous les participants, lors du visionnage de la vidéo témoin. Ce bilan est retranscrit ensuite par un ou plusieurs des participants et publié sur le blog danse-forum.info

Spécificités de la danse forum

- La danse partage avec le langage la possibilité de se pencher sur la vie, sur l’art, tous les arts. Elle peut toucher du corps les problèmes de vie : le trac, le jugement, le vide et le plein, la projection et l’imagination, l’illustration et la distance, la destruction et la reconstruction, l’ordre et le chaos... Elle se marie avec le monde sonore, pictural et architectural qui la nourrissent de sensations.
- La danse peut être concrète, c’est à dire narrative, ou abstraite, s'appuyant sur les notions d’espace, de temps et de poids qui constituent tout mouvement. Plus qu’un langage, la danse est la poésie du « non-dit ».
- Puisque la danse forum se donne comme base « les sensations » de l'instant - plutôt que l’esthétique, l’onirique, le contact ou l’abstraction - la forme improvisée s’impose.
La sensation est aussi bien le fruit du moment que celui de toute une histoire. Elle est hautement élaborée, et en même temps spontanée et immédiate. La sensation est à l’interface entre soi et le monde, l'objectif et le subjectif, le physique et l'émotionnel, le passé et le futur. Elle exprime l’immanence.
- Danseurs et spectateurs se trouvent dans un équilibre instable entre volontaire et involontaire, anticipation et spontanéité, consigne du moment et créativité, expression « mondaine » et « extra-quotidienne ». (Ce terme est emprunté à Barba & Savarese. Voir aussi Bel, 1992. Voir la bibliographie)
- Le recours au mimétisme du quotidien et à la théâtralité du geste dans la danse peut être pertinent s'il est choisi et employé ponctuellement, à bon escient. Sinon, il devient une solution de facilité qui aboutit à la redondance des signes et à l’illustration du propos.
- Le thème reste en arrière plan, le danseur ne cherche pas à l’exprimer. Le thème refait surface dès que nécessaire. À chaque reprise d’un thème, nous observons le plus souvent qu'une évolution s'opère dans l’expression et dans le rendu, quel que soit le nombre de fois qu’un thème est choisi.
- La résolution des questions de la problématisation n’est pas un but. C’est le processus de problématisation lui-même qui est important.
- L’économie des moyens : celle-ci aide à aller à l’essentiel tout en ouvrant des possibilités infinies. Le danseur en danse forum ne peut compter sur une technique ou un esthétisme de circonstance, une mise en scène et des éclairages coûteux, ni même une chorégraphie aboutie. Il doit trouver ses ressources en lui-même, dans son authenticité et sa capacité à être à l’écoute, de lui-même, de l’autre et de ce qui l’entoure.
- La gratuité : elle fait partie de l'éthique de la danse forum. Les ateliers réguliers de danse forum demandent une participation modique pour les frais, dont l'évaluation est laissée à la discrétion de l'animateur.
Lorsque des animateurs se déplacent pour animer une danse forum, leurs frais de voyage et de séjour sont remboursés. Charge aux organisateurs qui les sollicitent de pourvoir à la rentrée d'argent équivalente.

Ancrage conceptuel

- La forme coopérative de danse introduit la notion « d'expertise collective », qui est dans le "faire" et non dans le « savoir ».
La danse forum se réclame d’une "approche coopérative en recherche-action", termes empruntés au sociologue Guy Poitevin. L’opposition que Guy Poitevin fait entre coopération et participation, a été développée dans l'article de Bernard Bel, source : http://vcda.ws/docs/ParticipationCooperation.pdf

- La « problématisation » (Freire, Deleuze, Foucault...) et l’émergence, à travers la danse, des questions liées au thème choisi, sont au centre de la danse forum. Peu à peu, nous en sommes arrivés à trois formes de problématisation en danse forum. Voir: http://www.danse-forum.info/article-31282516.html
- Les thèmes couvrent l’exploration de problématiques sociales, collectives ou individuelles, et de micropolitique des groupes. Ils évoquent aussi les problématiques existentielles, philosophiques ou plus spécifiquement artistiques. Réconcilier l'art et le politique est une problématique au sein de la danse forum. Chaque expérience de danse forum a son compte rendu accessible sur le blog danse-forum.info, avec l'intitulé des thèmes.
- L’imagination créatrice est un concept selon lequel il n'y a d'œuvre que dans ce que le spectateur recrée lui-même. L'artiste se met au service de l'imagination créatrice du spectateur. Introduit aux environs du 10e siècle par les philosophes indiens Anandavardana et Abhinavagupta: http://en.wikipedia.org/wiki/Bhavana, ce concept a été développé plus tard en Occident par l’anthropologie théâtrale (Taviani 1985).
- L’éducation du regard se fait par l’alliance de l’esprit critique avec le non-jugement, pour le spectateur comme pour le danseur. Dès que l’attention est portée sur les sensations (plutôt que sur l’esthétisme ou la virtuosité), la non-compétition entre danseurs devient possible. En dansant, le danseur « se présente », en dialogue avec ses sensations. Il est à la rencontre de lui-même et des autres, de son art et des autres arts, dans l’échange immédiat des expertises, des savoirs, et des questions qui se posent à lui.
- Le fait que les rôles puissent s’échanger à tout instant entre danseur et spectateur permet au regard une « qualité d’écoute » empathique, tout en éveillant son sens critique. Les apports différents dans la problématisation peuvent être essayés sur le champ, mis en situation et en interaction avec les autres protagonistes, et réévalués par leurs auteurs. Le « retour » verbal ou non-verbal de cet essai est immédiat.
Cette démarche critique peut ainsi se désigner comme « réflexive », et s'accompagne d'un temps pris après la présentation pour commenter le processus et élargir la réflexion.
- Les autres arts (la poésie, la peinture, la musique...) peuvent entrer en action instantanément, en opposition ou en fusion, à distance variable, ils peuvent lancer des initiatives et proposer des solutions en dialogue avec la danse.

Andréine Bel,
avec la contribution de Bernard Bel, Johanna Bouchardeau, Leonardo Centi et Nadine Gardères

Nota : La version ancienne de cet article se trouve à présent dans la catégorie « pour mémoire ».

Bibliographie :

- Barba Eugenio, Savarese Nicola. L'Énergie qui danse. Dictionnaire d'anthropologie théâtrale. Éd. L'entretemps, collection Les voies de l'acteur (2008, 2e édition revue et augmentée)
- Bel, A. & B. (1990). Activité créatrice « transformationnelle » — Théorie et pratique. Colloque Musique et Assistance Informatique (MAI 90), Marseille, Octobre 1990.
http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00387598
- Bel, A. & B. (1992). 'Fusion' Performing Arts : a Plea for Diversity. Interface, 21, 3-4.
http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00311306
- Freire, Paolo (2002). Education for Critical Consciousness. New York: Continuum. (1e édition 1973)
- Taviani, Ferdinando (1985). Les deux visions : vision de l’acteur, vision du spectateur. In Barba & Savarese, L'Énergie qui danse (op.cit.), p. 298-309.
- Blog de la danse forum : http://www.danse-forum.info
- Site international du théâtre de l'opprimé : http://www.theatreoftheoppressed.org/en/
- Site des Protocoles meta : http://www.protocolesmeta.com

La danse partage avec le langage la possibilité de se pencher sur la vie, sur l'art, tous les arts. Elle peut toucher du corps les problèmes de vie : le trac, le jugement, la castration artistique; les problèmes artistiques : le vide et le plein, la projection et l'imagination, l'illustration et la distance, la destruction et la reconstruction, l'ordre et le chaos... Elle se marie magnifiquement bien avec le monde sonore, pictural et architectural qui la nourrissent de sensations. Elle est la poésie du non-dit.

La danse forum apporte à la danse un angle de vision kaléidoscopique, qu'un simple frôlement peut émouvoir, en une myriade d'instants uniques de vie, avec pour seule force l'exigence intérieure et fraternelle entre soi et l'autre.

 

Andréine Bel

« Penser, c'est expérimenter, c'est problématiser », cette formule de Deleuze, dans son Foucault, rappelle le rôle central et unificateur qu'accorde Foucault, dans les dernières années, aux formes historiques de problématisation. Elle indique aussi un point de convergence privilégié entre leurs deux philosophies. Du problème, Deleuze et Foucault ont fait l'un et l'autre, l'un avec l'autre, le ressort de leur expérimentation de la pensée.
L'inquiétude de la pensée dans l'histoire chez Foucault, comme sa force questionnante dans le vivant chez Deleuze, tournent l'insistance des problèmes vers les questions insolubles qui en sont l'origine. La tâche critique de la philosophie n'est pas l'assignation du point d'erreur ou d'illusion, ni l'élaboration scientifique d'un programme de résolution, mais la détermination d'un nouveau problème qui, assumant les mouvements intenses, affectifs et instinctifs selon lesquels nous pensons effectivement, éloigne la philosophie de l'ordre méthodique des raisons. Irréductible à toute forme d'exercice méthodologique, la création d'un problème dépend chez Foucault comme chez Deleuze d'une décision ontologique : singulière, impérative et compromettante. »


Frédéric RAMBEAU, présentation de son enseignement de Philosophie à l'Université Paris 8 « Penser, c'est problématiser », http://www.artweb.univ-paris8.fr/accueil.htm


Contexte

La spécificité de la danse et notre désir de rendre la danse plus proche de la vie par le biais des sensations, nous a amenés d'une part à l'élaboration de nos propres règles de forum, d'autre part à utiliser la forme improvisée exclusivement pour l'instant. Cette forme est en recherche constante (« infra-technique*1 », « danse selon l'instant*2 », « le moment décisif*3 » etc.) : elle questionne à la fois la danse et notre rapport à cet art.

La façon dont le thème émerge nous est particulièrement précieuse, car d'elle dépend tout ce qui va suivre. Elle est en lien avec nos sensations du moment, où l'involontaire et l'inconscient ont leur place - nos sensations étant le fruit de notre histoire passée, présente et à venir, telle que nous la projetons.

Nous ne décidons pas du thème, il arrive de lui-même, grace au temps nécessaire que nous nous accordons pendant « l'échauffement sensible*4 », et à partir de « l'éveil des muscles*5 ». Dans ce temps « accordé », nous faisons le point en milieu d'échauffement et en fin, pour dire ce que nous avons observé et apprendre les uns des autres.

Parmi les règles spécifiques à la danse forum, les spectadanseurs peuvent en danse forum entrer et sortir quand ils en sentent la nécessité et la pertinence, sans que la danse soit interrompue systématiquement.

Les spectadanseurs et les danseurs reprennent leur impro après chaque problématisation, mais pas forcemment du début, ni à un endroit précis d'un schéma qui aurait été établi selon une mise en scène chorégraphique, comme cela se fait en théâtre forum à travers une mise en scène théâtrale. Une nouvelle improvisation démarre le plus souvent de là où en sont les danseurs, à partir des nouvelles données articulées lors de la problématisation. La danse form s'arrête quand il y n'y a plus d'autres mises en situation qui nous satisfassent, ou selon nos contraintes de temps.

Les mises en tension créées par les nouvelles propositions permettent éventuellement une avancée dans la compréhension de ce qui se passe pour chacun, renvoyé à son propre vécu dans la vie de tous les jours.

Problématiser

Au cours de l'élaboration de la danse forum, problématiser a toujours été le point sur lequel nous avons buté. Est-ce la difficulté qui nous a stimulé, mais jusqu'à ce jour, nous avons expérimenté trois formes de problématisation. Un même thème peut être abordé par chacune de ces formes.

- La première est commune avec la problématisation en théâtre forum.

Le thème choisi est « rendu » sur scène, avec le plus souvent des caractères mis en situation. Chaque danseur endosse un rôle gestuel, tout en gardant ses sensations propres, en dialogue avec celles de son personnage. Celui qui donne son poids, celui qui reçoit le poids des autres, celui qui (re)présente l'égo, ceux qui (re)présentent l'agora etc. doivent le faire en accord avec leur propre sensibilité (présentation plutôt que représentation).

Puis les spectadanseurs sont invités à dire ce qu'ils ont vu et à réfléchir ensemble, avec les danseurs, sur la complexité problématique de l'événement dont ils ont été témoins, en fonction de leur vécu. Cette réflexion collective démultiplie les points de vue, permet d'envisager des solutions au problème formulé et de les essayer lors d'une improvisation suivante, qui débouchera sur une autre mise en situation etc. Chaque essai dansé est suivi d'une parole qui problématise, analyse, envisage, propose.

Si par exemple un danseur sur scène donne tout son poids à l'autre, dans un premier rendu, celui qui le porte peut se sentir écrasé. Les spectadanseurs en sont témoin, analysent la problématique du poids donné, proposent des solutions pour recevoir le poids, ou le faire rebondir, ou l'utiliser etc. Ils s'essayent aussi à donner leur poids.

Dans un autre exemple, si un danseur prend tout l'espace scénique aux dépends des autres danseurs, les spectadanseurs vont dire ce qu'ils ont ressenti et compris de la situation, puis proposer des stratégies pour sortir du dilemne.

Les thèmes qui permettent cette forme de problématisation sont en général d'ordre social ou de micro-politique des groupes, ils sont puisés de notre vécu quotidien, artistique ou non.

Ce qui est intéressant dans ce processus, c'est que les spectadanseurs comme les danseurs sont le plus souvent surpris de leur ressenti, qui les oblige à sortir de leurs stéréotypes de pensée. Peser de tout son poids n'est pas forcemment un écrasement pour l'autre. Cela peut au contraire dynamiser la relation et permettre une confiance réciproque. Celui qui prend tout l'espace n'est pas forcemment celui qui occupe chaque mètre carré. On peut être envahissant en restant immobile, par fausse modestie, ou en allant à contre-rythme.

Dans cette première forme, à la manière du théatre forum, la danse est mise au service de la problèmatique. Même si celle-ci a émergé du thème choisi ce jour-là, en partant de nos sensations, l'enjeu sera dès lors de l'exposer le mieux possible en se servant de la danse.

- La deuxième forme de problématisation est plus adaptée au côté abstrait de la danse, à ses structures d'espace-temps-poids. Elle est similaire à la première forme, dans l'alternance entre danse et retours verbalisés, mais la problématisation se construit dans l'acte même de danser. Dès la première danse, il est possible pour les spectadanseurs d'entrer dans l'espace scénique. Les retours verbalisés ne sont pas une recherche de clarification des enjeux, mais plutôt des échos à la danse, nourrissant les complexités en jeu. Cette forme complexe permet à l'abstraction dansée de s'incarner par les mots et concepts qu'elle provoque.

Selon que les lignes de force d'un mouvement par exemple font écho ou contredisent les lignes de force de la scène (grandes diagonales, petites diagonales, frontales, latérales, avant-scène, arrière scène etc.), cela ne produit pas la même sensation ni compréhension de la part du spectateur. Les changements sont tellement rapides et multiples que la parole serait en retard sur le geste, l'événement dansé, ou bien deviendrait fastidieuse. Le bilan nous sert alors à recueillir ce qui s'est passé de façon évanescente ou fugace.

- La troisième forme, nous venons de la découvrir et l'avons encore très peu explorée, mais elle nous semble prometteuse de bien des surprises. Elle a trait à ce qui ne peut être dit par les mots. La danse est plus qu'un langage, et ce « plus » ne peut être approché par le langage mondain. Dans le monde des mots, seule la poésie peut refléter ce que la danse ne dit pas, mais danse.

Lorsqu'un autre art dialogue avec la danse, son « retour » ne va pas être explicatif, mais créatif et de la même veine.

Par art, nous entendons cette façon (non conventionnelle) de vivre, danser, peindre, jouer etc. qui sorte du quotidien, du connu, du stéréotype, à moins qu'il n'utilise à bon escient ce quotidien, ce connu ou ce stéréotype.

Les mots viennent ensuite, pour faire le point problématique, à l'issue de ces dialogues artistiques.

Dans ces deux dernières formes, la problématisation se déploie dans autant de dimensions qu'en contiennent la danse - et les autres arts. C'est la pratique artistique qui est au centre du forum. Il n'y a pas de recherche de visibilisation des enjeux par leur verbalisation, mais soutien de la complexité des problématiques qui s'exposent d'elles-mêmes, et cheminent, du fait même de danser. La danse n'est pas considérée ici en tant qu'outil - au service de - mais en tant que art, maniant et transformant tout ce qui fait un être et un groupe en devenir.

C'est peut-être là que nous nous approcherons le plus, en danse forum, de cette « décision ontologique : singulière, impérative et compromettante », qu'est la problématisation.


Nadine Gardères et Andréine Bel


Terminologie (développée dans le blog):


*1 « Infra-technique » : technique invisible qui donne à voir ce qui d'habitude ne se voit pas.

*2 : « Danse selon l'instant » : danse qui, dans l'infini des possibles, choisit ce qui vient de la nécessité du moment.

*3 : « Le moment décisif » : concept emprunté à Henri Cartier-Bresson, « instant qui suspend le mouvement dans une éternité, où tout se complexifie du fait d'infinis reflets, d'un jeu surréaliste entre rêve et réalité. »
http://www.voyagesphotosmanu.com/pages/henri_cartier_bresson_reportage_photospag.html

*4 : « L'échauffement sensible » : échauffement global qui part des sensations physiques, accueillies et accompagnées inconditionnellement, sans que l'on essaie de les modifier. On les laisse œuvrer en soi, et nous mouvoir spontanément.

*5 : « L'éveil des muscles » : cet échauffement part d'un muscle qui « appèle » un mouvement et se transmet aux chaines musculaires. Il se situe entre volontaire et involontaire, dans la spontanéité du mouvement, en réponse aux besoins perçus au niveau musculaire puis global de l'être.
En quoi la danse forum est-elle politique ? C'était une question d'Elsa, pendant et au sortir de notre rencontre du 6 août 2007. En effet, nous avons cité pendant la réunion les exemples qui font de notre pratique de la danse forum un acte politique autant qu'artistique. Mais nous n'avons pas conceptualisé en quoi la danse forum est politique.

Voici ce que je peux en dire aujourd'hui.

Lors du bilan du 7/7/07, deux buts possibles de la DF ont été évoqués : vouloir transformer la société - ce qui serait plus politique, altruiste, exotériste, et vouloir se changer - qui serait plus du domaine du développement personnel et de la spiritualité.

La question qui se pose aujourd'hui pour nous est : la DF aurait-elle « la » réponse aux problèmes du monde et des gens ?

Il me semble important de dire que la DF n'est pas dans le fantasme de changer le monde ni la société. Chacun change le monde par ses engagements et ses compétences, et personne n'attend la DF pour cela.

Elle ne prétend pas non plus instaurer une forme populaire de la danse : elle est simplement une réflexion sur le medium de la danse, forme et contenu. Elle ne se cache pas derrière un discours populiste : les danseurs professionnels peuvent s'investir à part entière sans se mettre au niveau des débutants. Il n'y a donc pas nivellement par le bas, ni sacralisation de l'amateurisme. En clair, il y a place pour toutes les formes d'expertise.

Si « être politique » signifiait « commencer par se changer soi-même pour faire évoluer les autres », on en viendrait quasiment au même point : l'individu se pose en modèle aux autres individus qu'il espère influencer dans son sens, il tire de son changement un profit psychologique ou spirituel, un développement personnel.

Si l'on renonce à ces deux volontés de faire évoluer les autres ou soi, je vois deux approches politiques qui visent à changer une ou des réalités, et non les personnes, tout en les prenant en compte. Ces deux approches politiques sont d'ailleurs liées et ont été évoquées, lors du bilan du 7/7/07, comme moyens d'action :

1- Elsa et d'autres ont insisté sur la nécessité d'une (micro)politique qui prenne en compte l'individu et pas seulement des groupes. Tous les « acteurs » de danse forum sont libres de leur engagement, de leur opinion et de leur contribution. Ils ne sont pas investis du devoir de propulser cet outil qu'est la DF comme une panacée universelle.

2- Elsa soulignait la nécessité de lier l'art et la politique.

Ces deux notions font partie de « l'empowerment » : restituer à l'individu le pouvoir qui est le sien à partir d'une subjectivité construite par le groupe. Le pouvoir est de l'ordre du politique tandis que la subjectivité est du domaine de l'art.

Ce que je voudrais souligner, c'est que l'empowerment est le résultat d'une action coopérative, plutôt que participative, entre les individus.

Dans son article : http://vcda.ws/docs/ParticipationCooperation.pdf, Bernard cite notre ami Guy Poitevin, différenciant l'approche participative de l'approche coopérative, différence qui me semble être au centre de la question de la politique en danse forum.

Vers la fin de cet article, le tableau récapitulatif de Guy Poitevin situe quasiment point par point la danse forum dans « l'action sociale », distincte du « travail social » qui est encore l'approche (macro)politique dominante de notre histoire contemporaine.

J'en recopie ici le dernier paragraphe qui est d'ailleurs repris sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Poitevin

« - Approche coopérative en sciences sociales -
La méthodologie de « recherche-action coopérative », désignée aussi comme « démocratisation active » par les animateurs sociaux de VCDA réhabilite la notion d’expertise en s'appuyant sur une démarche (auto-)éducationnelle de production d'un savoir endogène. En cela, elle s’'oppose radicalement au populisme consensuel de la démocratie participative. Il ne suffit pas de faire le choix entre une participation « descendante » (top-down) et « ascendante » (bottom-up) selon que les initiatives proviennent des « experts » ou des « bénéficiaires » ; l’approche coopérative est plutôt un processus dynamique d’acquisition de pouvoir (empowerment) que l’on peut qualifier de « chaotiquement constructif », alors que l'approche participative ne fait qu’ordonnancer la répartition et la délégation des pouvoirs.
Il ne s’agit pas seulement, pour l’individu, de s’adapter à des conditions nouvelles qui lui ont été imposées, mais « d’intégrer » les niveaux de réalité, au sens de Paolo Freire (2002 [1973], p. 4) : L’intégration résulte de la capacité de s’adapter à la réalité plus la capacité critique de faire des choix et de transformer cette réalité.

Freire, Paolo. Education for Critical Consciousness. New York : Continuum, 2002. (1e édition 1973) ISBN 0826412769 »

Nous pouvons retrouver dans ce résumé des points essentiels pour nous en DF : méthodologie, démocratisation, expertise et autoapprentissage/auto-éducation, chaos constructif. Ce dont nous témoignons, que la DF influe positivement sur nos comportements et actes quotidiens, se retrouve dans la notion "d'intégration" telle qu'elle est présentée par Paolo Freire.

Notre détermination à filmer les ateliers comme support de réflexion et de bilan interne va tout à fait dans le sens d'une approche coopérative. Le bilan systématique fait par les forumdanseurs et spectadanseurs eux-mêmes opère une évaluation réflexive, qui ne se réduit pas au forum, mais à la réflexion sur le forum lui-même. Nous faisons ainsi avancer de pair le fond et la forme.

C'est pour cela que la définition de l'atelier de Lambesc pourrait devenir, si nous en sommes tous d'accord et sans vouloir être pompeux, un « groupe de recherche-action coopérative en danse forum ». Les buts politique et artistique de la danse forum seraient ainsi plus clairement énoncés.

Andréine
Nous avons découvert que la « danse de l'instant », par un ou plusieurs
danseurs, fait que le thème apparaît de façon soujacente et
inattendue sans qu'on ait cherché à le définir en amont de la danse.
Il se révèle kaléidoscopique, en autant de formes que de
protagonistes danseurs ou spectateurs : chacun « recrée » l'œœuvre selon
son histoire et son vécu, en la dansant ou en la regardant. Chacun
lui met un sens, un thème ou un titre.

Nommer le thème avant de danser selon l'instant et le « moment
décisif » ne peut à première vue pas se faire. Si je ne pense pas le
geste, même une micro seconde avant de le réaliser, comment penser le
thème (abstrait ou narratif) avant qu'il se révèle de lui-même sans
nuire à la spontanéité de la danse ?

Mais nous avons découvert que le thème peut devenir un élément de
l'environnement comme peut l'être la musique qui accompagne la danse,
et tout ce qui forme son environnement (le temps imparti, l'espace
disponible, la consistance du sol, une consigne, les spectateurs etc.)

Ce qui se joue alors, c'est notre position par rapport au thème
plutôt que la pertinence de l'existence du thème ou non.

Soit le thème est au centre de notre créativité, avec le risque de
l'illustration à chaque pas. Soit il fait parti de l'environnement,
dont aucun élément ne soumet la danse à ses exigences.

C'est déjà ce qu'avait découvert John Cage, en revendiquant
l'autonomie des arts mis en présence sur une même scène. La musique
ne doit pas être au service de la danse ni la danse au service de la
musique, si l'on ne veut pas amputer chaque art et dire deux fois la
même chose, visuellement et auditivement.

De la même façon, on peut appréhender le thème comme un élément
autonome de notre danse, ce qui ne veut pas dire séparé et sans lien.
Simplement, le thème et la danse sont comme les conjoints d'un couple
qui aurait tout compris de la vie : deux libertés ensemble et non pas
deux moitiés de liberté qui se contrôlent réciproquement.

En nommant le thème avant de le danser sur l'espace scénique de la
danse forum, nous prenons un risque: soit le choix est bon et le
forum se déroule « royalement », c'est à dire de façon enrichissante
pour tous. Soit le choix tombe à côté du ressenti des danseurs, et la
galère se met en route sans que personne ne puisse l'arrêter ni même
l'orienter. La frustration perdure jusqu'au bout, à moins d'arrêter
le forum et choisir un autre thème (ce que nous n'avons jamais fait,
tant le sentiment d'échec serait fort, probablement!).

L'émergence du thème « adéquat » tient toujours du miracle. Il nous
est arrivé souvent de réaliser que nous n'avions pas choisi « le bon
thème » du moment : soit nous sommes partis d'une idée intellectuelle
(par exemple le thème du « centre » comme donnée anthropologique), soit
de l'histoire adoptée par rapport à une seule personne du groupe (« la
méfiance » par exemple), soit le thème a déjà été investi mille fois
de mille façons par l'ensemble des arts du spectacle, et cela devient
difficile de sortir des schema (« le masque » par exemple).

Lorsque le thème « tombe juste », il nous inspire sans nous perdre dans
les nimbes, il nous structure sans nous contraindre, il nous rend
créatifs sans redondance.

Je vois le thème dans la « danse de l'instant » comme une trame qui
s'élabore en même temps que se tisse l'œœuvre : une œœuvre qui fait
sens, même si elle n'a pas de sens, ou si elle en a plusieurs. Plus
la trame reste invisible, plus l'œœuvre se révèle.

La problématique, elle, ne va pas s'élaborer à partir du thème, mais
à partir du rendu du thème, de ce qu'il aura permis de créer.

Je rappelle en deux mots en quoi consiste la problématisation
(concept développé par Paulo Freire), que l'on pourrait résumer ainsi :

- il y a au départ un événement.

- chacun réagit à cet événement en fonction de son histoire, de son
vécu, de son expérience etc. Jusque là, c'est ce qui se passe au
quotidien.

- ces réactions sont mises en commun pour élaborer une réflexion, en
dépassant les jugements individuels, en utilisant les expértises de
chacun, en multipliant les points de vue etc.

- de cette réflexion naît l'action, qui va faire l'événement, qui va
produire des réactions..., et cela continue comme la Fatma, mais
normalement sans tourner en rond. Les individus ne sont plus tout à
fait dans les mêmes réflexes de jugement ou de pensée, de par cet
échange de points de vue, et le recul pris, et leurs actes sont
susceptibles d'évoluer... sur scène comme dans la vie.

Ce qui semble se dessiner en danse forum, c'est que la problématique
ne prend pas la forme qu'elle connaît en théâtre forum, forme qui
suit celle du langage articulé. Face à la poésie du non dit, non
linéaire et non causal, à entrées multiples dans le temps et dans
l'espace, ne serait-il pas normal que la problématique soit elle
aussi à entrées multiples, non linéaire et non causale, articulée
gestuellement mais pas forcemment « dite » ?

Car c'est bien de fait ce qui se produit. Nous en avons souvent
parlé. Nous ne trouvons pas une problématique mais plusieurs
simultanées ou qui s'enchaînent rapidement, à plusieurs niveaux, qui
évoluent au rythme des instants décisifs qui les ont inspirées.
C'est en tous cas à creuser...

Andréine
Voici les différents points que j'ai abordés lors de l'introduction à la représentation publique du 7/7/07. Je mets entre [...]
les compléments à la rédaction.

A) La danse forum est née en 2005.


Il nous a fallu une année a servi d'incubation. Nous dansions en recherche
du mouvement « juste », et avec l'idée de la danse forum, sans savoir
par où la prendre.

C'est Elsa Bonal, lors du premier festival du PBTM de 2005,
qui nous a invités à en montrer les prémisses : une danse forum
impromptue, qui s'essayait tout en s'élaborant, avec au départ un
seul danseur, un joker qui perdait tous ses repaires mais pas ses
moyens, et des spectadanseurs qui ne savaient pas encore qu'ils
allaient s'appeler ainsi. Je raconte cet événement totalement
improvisé et « pourtant » fondateur dans : « Avant première de danse
forum ».

B) Depuis, l'atelier de Lambesc poursuit ses recherches.

Le théâtre forum nous a naturellement beaucoup influencé.

Nous aurions pu faire un copié-collé du théâtre à la danse. Je pense
que cela aurait marché et que cela n'aurait pas présenté de
difficultés majeures : il suffisait de gommer peu à peu le côté
expression orale, de développer la gestuelle. Avec l'expressivité de
la danse, et ses capacités d'illustration narrative, la danse forum
pouvait s'inscrire en continuité presque parfaite avec le théâtre
forum.

Entre théâtre, danse et TF, les influences sont multiples. En Italie, par exemple, une troupe de danse s'inspire du TF, en « Danse-théâtre ». Le « Choreographic Theatre Michelina Capato Sartore » donne des
stages internationaux, dont un a lieu ces jours-ci en Espagne. Je traduis, à partir de l'anglais, qui est lui-même une
traduction de l'italien : 

« Nous nous focaliserons sur un travail physique de danse-théâtre, où
nous trouverons une relation entre la chorégraphie, les émotions et
le texte, de façon à pouvoir lire les images avec différentes
interprétations et significations, ce qui permet au public de
participer au processus créatif.

A partir d'une chorégraphie impulsive, nous verrons comment détecter
les conflits dans un groupe, et quoi en faire en danse-théâtre. Nous
travaillerons également la libération de la voix à partir du corps et
du mouvement, et nous verrons comment appliquer la méthode à
différents groupes. »

>[Choreographic Theatre Michelina Capato Sartore (Italy) :
>We will focus in a physical work of theatre-dance, where we will find a
>relationship between the choreography, the emotion and text, making possible
>to read a different interpretations and meanings of the images that turns the
>audince as a participants in the creative process. From the impulsive
>choreography, we will see how to detect conflicts in a group and how to
>manage them from the dance-theatre. Also it will be worked the liberation of
>the voice with the body and the movement, and we will see ways to apply the
>method with different groups.]

- Mais, depuis le début, nous avons voulu utiliser la danse comme un medium à part entière,
une danse autonome, qui ne soit pas du théâtre muet, dansé, ni du
mime.

- Pour cela, nous avons été amenés à considérer les spécificités de
la danse
. Elle se base sur trois dimensions : le temps, l'espace et
le poids/intensité. Ce sont des notions abstraites, en cela qu'elles
ne racontent pas une histoire.

De plus, nous nous sommes tournés vers une approche plus
« contemporaine » de la danse, qui se veut ni illustrative ni
narrative. Merce Cunningham résumait cela en disant : « Dance is
motion, not emotion. »

Nous commençons à nous inspirer des avancées comtemporaines des
autres arts (poésie, peinture, musique, cinema, photographie).

Nous pourrions appeler une telle danse : la « poésie du non-dit », qui
opère une mise à distance entre l'œœuvre et le spectateur. Celui-ci a
ainsi l'espace pour re-créer l'œuvre qu'il voit, en une « création
seconde ». C'est le concept du « Dhvani », ou « suggestion créatrice »,
développé au 7° siècle avant notre ère au Cashmire par Abhinavagupta
et les artistes de différentes disciplines venus le rejoindre, pour
élaborer ensemble les « Théories de l'esthétique ».

- Pour commencer à approcher la danse avec cette exigence, nous avons
été assez vite amenés à sortir des stéréotypes qui rimaient avec
facilité :

a) Nous avons d'emblée renoncé à imiter un style de danse, qu'il soit
folklorique, classique, néoclassique, moderne ou contemporain etc.

b) Nous avons eu à nous réappropriéer la danse, avec le corps que nous
avons, ses tensions, limites et incapacités. Nous reprenons à notre
compte le parti-pris d'Augusto Boal : « Pour danser, il n'y a pas
besoin d'être danseur. C'est en dansant que l'on devient danseur. »

- C'est à partir de là que nous avons commencé à avoir des "ennuis".

Car enfin, comment faire un forum à partir d'abstraction et de suggestion ?

Et cette autre question se pose à nous à chaque instant : par quoi
sommes-nous guidés, sans style à imiter ?

- Au fur et à mesure de nos recherches, nous avons commencé à voir se
dessiner deux pistes.

1- Se relier aux sensations

Fruit de notre Histoire et de notre histoire, de notre présent et du
futur tel que nous l'imaginons, la sensation nous apparaît comme une
source infinie de créativité. Elle est l'interface entre le monde et
soi, elle est le moyen de percevoir le monde et donc de le recréer en
soi. Sans perception, le monde n'existe pas.

La sensation est l'interface entre physique et mental, conscient et
inconscient, volontaire et involontaire. C'est par la sensation que
le danseur peut avoir accès à l'involontaire et à l'inconscient.

La sensation offre de nombreux avantages : elle évite la
psychologisation facile, elle développe l'imagination et les
émotions, qui nourrissent à leur tour la sensation. C'est un cercle
vertueux, où le retour à la sensation permet de relancer le mouvement.

Enfin, l'accueil inconditionnel de la sensation, observée sans être
modifiée, laissée libre d'évoluer, nous met en accord avec nous-mêmes
et avec les autres, et donne l'espace pour une réconcilliation.
[Nous cessons de projeter un idéal après lequel il nous faut courrir
sans jamais vraiment pouvoir l'atteindre. Nous partons de ce qui est
et de comment nous sommes, de là où nous nous trouvons.]

2- Le « moment décisif »: développé par Georges Braques, Henri
Cartier-Bresson et Robert Bresson, le moment décisif est cet instant,
qui peut durer, où le peintre/photographe/cinéaste/danseur ne pense
pas le geste avant de le faire. Dans l'infini des possibles qui
s'ouvre à lui, un seul geste va s'imposer comme une nécessité. C'est
un outil d'improvisation créative.

On n'entend pas le danseur penser, on danse avec lui.

C) Concrêtement, comment se passe la danse forum ?

- La mise en route des danseurs nous apparaît primordiale.

- Emergence du thème.

- Problématisation par les spectadanseurs, etc.

Voir l'article: "La danse forum".

Andréine
C'’est au moment d’'écrire sur notre première représentation publique de danse forum du 13 mai 2006 que les souvenirs sont rémontés. L’avant-première avait en fait eu lieu le 9 juillet 2005, le temps d’une soirée organisée par le Plus Beau Théâtre du Monde. Nous venions de finir le stage théâtre forum avec Sanjoy Ganguli et allions commencer celui d’Augusto Boal.

La proposition m'’avait été faite, par l'organisatrice du festival, de faire une représentation. Mais à l'atelier de Lambesc, après un an de pratique, nous n'étions pas prêts à montrer notre travail, qui murissait doucement depuis un an, sans avoir encore pris une forme de danse forum.

Ce samedi 9 juillet 2005 avait donc lieu la soirée où les artistes de la région étaient invités à partager leur travail. Je pensais juste lire ce que j'avais écrit du concept de danse forum, fruit de ma vision de notre travail en atelier, et ensuite danser une improvisation courte, puisque c'est notre outil de base à Lambesc.

Le spectacle avait commencé avec des acteurs, le premier récitant un long monologue, puis un texte magifique, dit avec une telle authenticité qu'il semblait écrit ou improvisé par l'actrice (qui avait participé au stage de Sanjoy). Etait-ce son jeu parfait, ce texte admirable? Je me suis mise à regarder la salle.

Dans le public, la « fine fleur » des jokers du théâtre forum en France et Espagne. Des personnes avec lesquelles je venais de passer cinq jours, de cours, d'échanges, de réflexion. J'avais confiance en leur capacité d'accueil, d'improvisation et d'adaptation. Cinq jours où nous avons parlé et expérimenté ce qui permet au public, comme aux acteurs, d'être partie prenante du processus de création.

Je me suis « vue » en train de leur « faire » mon impro, rendant le public passif, comme à chacun de mes spectacles auparavant. Avec les remerciements après, les uns forcés, les autres spontanés, puis chacun retournant dans ses chaumières comme à l'habitude. Un monde s'est effondré, ou plutôt ce qu'il en restait, car pendant sept ans j'avais arrêté toute activité de danse. Il n'y avait qu'un an que l'atelier de Lambesc existait, sur de nouvelles bases élaborées coopérativement.

J'ai regardé ce qui me tenait vraiment à cœur en cet intant: tester le concept de danse forum, voir s'il tenait debout. Je n'avais pas meilleur public pour cela. A trois minutes de monter sur scène, ma décision était prise. Je n'allais pas parler de la danse forum, j'allais la faire avec le public. 

Je demandais qui voulait jokériser la séance. J'étais consciente que je mettais dans l'embarras plus d'un, et que l'exercice était périlleux de jokériser selon un concept que l'on ne connaît pas, qui de plus reste à élaborer. Trois jokers se sont proposés, pris entre l'enthousiasme de la nouveauté et la désagréable sensation d'être mis au bord du précipice, sans vraiment l'avoir choisi. Un s'est mis à la console, un autre s'est réassis peu après, le troisième s'est mis au travail. Beaucoup de choses se jouaient pour nous: notre représentativité, notre crédibilité, le désir d'aider et d'être aidé, l'enthousiasme qui gagnait, l'exigence propre à chacun, le risque de prendre en otage, celui d'être pris en otage, et en filigrane, le sentiment de faire quelque chose qui pouvait s'inscrire durablement.

Je proposais d'improviser tous ensemble, puisque pour l'instant rien n'avait été défini en danse forum. Nous pouvions démarrer au plus simple: j'avais choisi une musique, et je demandais au public de choisir un mot. C'est « Amour » qui est venu. Sur l'Ave Maria de Gounod, on ne pouvait rêver mieux! J'ai improvisé en me basant sur mes sensations.

Le joker demande: "Où est l'oppression? Comment jokériser s'il n'y a pas d'oppression?" Je réponds que je ne sais pas pour l'instant, que les spécificités du forum de la danse par rapport au théâtre sont à découvrir.

Dans le public, personne ne souhaite me remplacer, mais quelqu'un veut bien danser avec moi. Je recommence mon impro, avec cette nouvelle donne d'une improvisation sur la mienne. Nous touchons du doigt l'influence, comment les couleurs se marient et s'opposent, faisant ressortir chaque caractère. Nous faisons brièvement le point. Quelqu'un a une autre proposition, puis quelqu'un d'autre puis un dernier. Les teintes sont multiples, des instants de bonheur, le public est écroulé de rire ou attentif à l'extrême. De toute ma vie de danse sur scène, c'est la première fois que je sentais cette qualité du public "actif". Rien à voir avec ce que j'avais connu jusqu'à présent. Ici, chacun se sentait concerné par ce qui se passait et en était l'acteur, dans la forme comme dans le fond.

Nous avons arrêté l'exercice sur des questions, et c'est bien ce que je souhaitais au fond: pas de réponses, mais ouvrir des questions.

Les deux seules qui ont été formulées par le joker sont essentielles. Puis toutes celles qui en découlent: « Qu'est-ce que l'oppression ? Où se situe-t-elle ? Qu'est-ce que l'art ? Qu'est-ce que la danse ? L'improvisation ? D'où partir ? Pour aller où ? Faut-il un but prédéterminé ? La danse forum est-elle vouée à n'être qu'une danse « complétée » par les interventions du public, ce qui la rendrait inapte au forum ?...

De l'attention qui lui a été donnée, l'œœuf a mûri depuis, lentement, doucement, et hier, pour la première fois, il a sorti la tête de sa coquille.

C'est encore le théâtre forum qui lui en a donné l'occasion, lors de la rencontre interforum de la région. Disons que nous nous sommes sentis assez en sécurité pour oser montrer et partager notre travail.

Je laisse la plume aux participants,

Andréine
Le concept de la danse forum m'est venu après une vie de danse et une présentation de théâtre forum. J'avais lu un livre d'Augusto Boal, mes amis me parlaient de cette forme de forum, mais ce n'est que lorsque j'ai vu l'œuvre que j'ai réalisé que ce concept manquait à la danse d'aujourd'hui comme le théâtre forum manquerait au théâtre s'il n'existait pas.

Dans cette approche, l'expertise est rendue à l'humain et non à celui ou celle qui a la technique la plus aboutie.

Le regard du spectateur s'auto-éduque avec celui du danseur. Le fait que les rôles puissent s'échanger à tout instant entre le danseur et le spectateur donne au regard une "qualité d'écoute" non-jugeante et naturellement empathique, tout en éveillant son côté critique. L'esprit critique sollicite l'imagination créatrice pour résoudre les problèmes exposés ou juste perçus, qu'ils soient artistiques ou relationnels. Et surtout, les propositions de résolution des problèmes peuvent être essayées sur le champ, mises en situation et en interactivité avec les autres protagonistes, et réévaluées par leurs auteurs.

Le "retour" de cet essai est immédiat, dit ou non-dit. Il est aussi réflexif puisqu'un temps est pris après la représentation pour commenter, témoigner, ouvrir les questions etc.

Dans la représentation, l'accent est mis sur la présentation. Le danseur se présente en dansant, il part de là où il est, comme il est, en dialogue avec ses sensations. Il est à la rencontre de lui-même et des autres, de son art et des autres arts, dans l'échange vivant et immédiat des expertises et des savoirs, des doutes et des craintes, des questions qui se posent à lui.

Dans un monde qui essaie de simplifier l'humain au point de vouloir le rendre lisse, il est temps de "problématiser" son interaction avec l'autre, avec l'art, avec la vie - l'art de la vie étant le premier des arts, le seul pour lequel il est enfin évident qu'il suffit d'être soi-même, et le reste vient tout seul ensuite... Lorsque le problème est posé, il est déjà à moitié résolu.

Les conflits dans le monde de la danse feraient d'excellent thèmes de base pour le théâtre forum: le manque de reconnaissance du danseur dans la société, ses difficultés à gagner de quoi vivre, les compétitions entre danseurs, entre écoles, entre styles de danse, les conflits du danseur avec son corps, avec son art, avec son public, la liste est longue. Pour traiter ces conflits, le langage est plus immédiatement efficace que la danse, et c'est en effet le medium du théâtre qui est probablement le plus approprié.

Mais il y a un domaine où ce qui ne peut être dit trouve son expression privilégiée, c'est la danse, la gestuelle, la posture, toutes choses qui n'ont besoin d'aucun outil pour s'exprimer que d'être elles-mêmes.

Au lieu de rester des emprunts que tout chorégraphe s'applique à inclure dans sa création, les autres arts peuvent entrer en action instantanément, en opposition ou en fusion, à distance variable, ils peuvent proposer des solutions en dialogue avec la danse.

La danse partage avec le langage la possibilité de se pencher sur la vie, sur l'art, tous les arts. Elle peut toucher du corps les problèmes de vie: le trac, le jugement, la castration artistique; les problèmes artistiques: le vide et le plein, la projection et l'imagination, l'illustration et la distance, la destruction et la reconstruction, l'ordre et le chaos... Elle se marie magnifiquement bien avec le monde sonore, pictural et architectural qui la nourrissent de sensations. Elle est la poésie du non-dit.

La danse forum apporte à la danse un angle de vision kaléidoscopique, qu'un simple frôlement pourra émouvoir, en une myriade d'instants uniques de vie, avec pour seule force l'exigence intérieure et fraternelle entre soi et l'autre.

Andréine Bel

Liste "Danse Forum" : http://fr.groups.yahoo.com/group/ladanseforum/
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